Rencontre avec John Hay (To Olivia): «Parler de deuil est encore assez difficile pour beaucoup de gens, la mort reste un sujet tabou »

Hugh Bonneville et Keeley Hawes interprètent un couple désuni face au deuil. © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

John Hay consacre un drame feutré à l’écrivain Roald Dahl et l’actrice Patricia Neal, confrontés à la perte de leur fillette.

De Roald Dahl, la postérité a retenu les livres pour enfants, les Charlie et la chocolaterie, Matilda ou autre Fantastic Mr. Fox qui ont enchanté des générations de lecteurs, bientôt imités par les spectateurs du monde entier. To Olivia, le film que lui consacre aujourd’hui le cinéaste britannique John Hay, vient éclairer la personnalité de l’écrivain (interprété par Hugh Bonneville) d’un jour inattendu. Le réalisateur s’y intéresse au couple qu’il formait avec l’actrice hollywoodienne Patricia Neal (Keeley Hawes). Et plus particulièrement à la passe délicate traversée suite à la perte de leur fillette Olivia, emportée en 1962, à l’âge de 7 ans, des suites d’une rougeole.

Parler de deuil est encore assez difficile pour beaucoup de gens, la mort reste un sujet tabou. Particulièrement au cinéma.

Sa passion pour l’écrivain, John Hay, aujourd’hui dans la soixantaine, la fait remonter à l’enfance, lorsque la découverte de Charlie et la chocolaterie fit office de révélation pour le gamin solitaire qu’il était: «Je pouvais me projeter dans Charlie, on avait l’impression que le livre avait été écrit de la perspective d’un enfant, avec beaucoup de fun et d’énergie, se souvient-il, à l’occasion d’un entretien vidéo. Je l’ai lu et relu, et ma fascination pour Dahl ne s’est jamais démentie. Si bien que plus tard, j’ai décidé de lui consacrer un film biographique.» Ce qui aurait pu n’être qu’un biopic de plus – certes pas dénué d’intérêt, la personnalité de Dahl présentant de nombreuses aspérités – change toutefois de nature avec la découverte de An Unquiet Life, l’ouvrage consacré par Stephen Michael Shearer à Patricia Neal. «Petit à petit, l’élément biographique initial s’est estompé, au profit de l’histoire de Patricia Neal. David Logan, mon coscénariste, et moi étions tous deux obnubilés par Roald Dahl, mais nous ne voulions pas que cette obsession et le fait qu’il soit un trésor national n’affectent la façon dont il allait être dépeint à l’écran. Nous ne voulions pas enjoliver les choses, mais faire un film plus réaliste, fidèle à la vérité psychologique de Dahl, quelqu’un d’assez difficile et enfantin, ce qui explique sans doute qu’il savait si bien communiquer avec les enfants, mais aussi pourquoi il avait beaucoup de mal à s’entendre avec les adultes. Et puis, est venue l’idée de se concentrer sur cette période précise, si bien que l’histoire a bientôt porté sur le deuil, ses différentes étapes et comment les gens le traversent de différentes façons, afin de pouvoir en émerger de manière positive.»

Figure féministe paradoxale

Calfeutrés dans leur retraite de la campagne du Buckinghamshire, Dahl et Neal affrontent le deuil très différemment. Alors qu’il s’enferme dans le déni, se retranchant dans son abri et dans l’alcool pour s’atteler à l’écriture de Charlie et la chocolaterie, encore mortifié par l’échec de James et la pêche géante, elle fait face aux vicissitudes du quotidien tout en tentant de se réinventer. Jusqu’à donner un élan nouveau à sa carrière avec Hud, de Martin Ritt, où elle a pour partenaire Paul Newman. Soit la toile de fond d’un film qui, chemin faisant, bascule vers son point de vue à elle: «Au départ, nous écrivions du point de vue de Dahl, mais Patricia Neal était déjà bien présente. Il est incapable de prendre les choses en main alors qu’elle, en tant que femme, est censée s’occuper de la famille et de tout le reste, si bien que l’on s’identifie plutôt à elle. Dans un monde post-MeToo, elle apparaît comme une femme forte et intéressante, même si elle doit s’occuper des enfants et qu’elle a le sentiment d’être piégée dans sa maison.» Ce qu’on serait tenté d’appeler une figure féministe paradoxale: «C’est exactement cela. Si l’on envisage le passé à travers l’objectif du présent, il est difficile de ne pas pénétrer dans un monde d’ambivalence et de contradictions. L’ambivalence est, à mes yeux, un outil très puissant, et le film en regorge: on ne résout pas tout pour le spectateur, on lui présente cet univers, tout en lui laissant le soin de se faire une opinion à son propos.»

La forme, elle, est celle d’un drame intime délicat, travaillant les différentes étapes du deuil en mode sensible sans jamais se départir d’une profonde bienveillance, mais en se gardant d’un sentimentalisme excessif. «Il me serait très difficile, comme auteur, de signer une œuvre cynique», observe John Hay, tenant d’une approche un peu old school sans doute, mais pas moins valable pour autant, qui souligne encore: «J’espère que les spectateurs ressortiront de la salle en se disant que même dans les heures les plus sombres, la lumière subsiste. ça peut paraître banal, mais c’est de ça qu’il retourne au fond. On peut vivre des tragédies et néanmoins continuer à aller de l’avant. La psyché humaine est adaptable indéfiniment et est capable de traverser pratiquement toutes les épreuves. Regarder en arrière, et nous pencher sur l’histoire d’autres gens peut peut-être nous aider à affronter ces moments, ce que beaucoup d’entre nous ont dû faire à cause du Covid.» Et d’évoquer l’effet cathartique du film, tourné avant et pendant la pandémie, et sorti juste après dans certains pays, libérant bien souvent la parole des spectateurs. «Parler de deuil est encore assez difficile pour beaucoup de gens, la mort reste un sujet tabou. Particulièrement au cinéma, où trouver un financement pour un film abordant ce sujet est très compliqué, parce que tout le monde s’imagine qu’il sera fort sombre.» A quoi To Olivia oppose un subtil démenti, par Roald Dahl et Patricia Neal interposés…

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