Petit peuple de pierre: les statues silencieuses de Claude François

Claude François invite à se rapprocher des statues bruxelloises, comme autant d’êtres familiers à nous-mêmes inconnus. ©
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

Silencieuses, film posthume du réalisateur Claude François, caresse le marbre des statues ornementales jalonnant Bruxelles. Une déambulation poétique doublée d’une confession intime.

Il s’en est allé le 2 décembre 2020, frappé lui aussi par l’épidémie que l’on sait. Claude François avait 81 ans. On ne peut que regretter ce départ prématuré. Surtout, pour qui ne connaissait pas son travail, après en avoir visionné le dernier opus, Silencieuses. Cette petite perle délicate, nourrie à la vivacité d’esprit, renouvelle le genre parfois pesant des documentaires sur l’art. Né à Kisangani en 1940, l’homme était arrivé en Belgique après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait suivi des études de cinéma à La Cambre. La célèbre École Nationale supérieure des Arts avait beau l’avoir adoubé réalisateur, il n’en pointait pas moins le caractère suffisant, notamment sur les questions de technique laissées à l’attention du petit personnel. Claude François ne semblait pas se penser au-dessus de la mêlée, lui qui avait fait sienne la phrase de Pol Bury: “Une caméra vaut bien une brosse”.

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La carrière de celui qui a découvert le métier en assistant Frédéric Geilfus était émaillée de films documentaires sur l’art, s’arrêtant aussi bien sur le peintre Roger Van de Wouwer que sur les détours du style pompier ou les corps chaudement entremêlés du pavillon des Passions humaines de Jef Lambeaux. En 2003, l’intéressé signait une proposition disruptive avec Une journée ordinaire, court métrage tourné aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique. François avait eu l’excellente idée de troubler la perspective visuelle habituelle. Au départ d’un triptyque du baron Léon Frédéric, qui l’avait interpellé en raison du “regard caméra” de l’un des personnages, Claude François avait conçu un dispositif filmique retournant l’objectif vers les visiteurs confrontés à cette toile figurant des marchands de craie en galère. L’homme de cinéma avait eu la modeste et géniale intuition de faire entourer la composition d’un cordon, un artifice désignant la valeur de la composition aux badauds.

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Entreprise hasardeuse

Cette conversion du regard est également à l’œuvre dans Silencieuses, opus programmé jusqu’au 22 mai à Flagey. La trame? Dédier une heure de pellicule aux statues ornementales qui peuplent la capitale, du monument au Pigeon-Soldat à celui érigé en l’honneur de Charles Decoster, voire à l’étrange statue dédiée aux artistes forains morts pour la patrie. Loin d’être didactique, l’entreprise a des allures de pudique confession intime et d’éloge à une œuvre collective. “J’ai toujours été sous le charme des statues”, explique Claude François à la faveur de la voix off feutrée qui accompagne cette déambulation poétique. Le cinéaste prend le spectateur par la main pour le guider vers son enfance car parler des statues, c’est aussi évoquer le temps qui passe, celui qui nous reste et, avec nostalgie, celui qui débordera nos existences. Sylvestres ou commémoratifs, ces témoins muets, Claude François les a d’abord entraperçus trop vite, comme tous les mômes parqués à l’arrière des berlines. Le grand âge venu, il s’est senti le devoir de réparer cette injustice.

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Pas question pour autant de donner dans le commentaire érudit, farci de noms et de dates. Silencieuses est imprégné par un certain dilettantisme salutaire, celui que le réalisateur a toujours appelé de ses vœux en qualifiant ses productions d’“entreprises hasardeuses”. Ce qui importe ici, et c’est ce qui rend le projet aussi touchant, est le parti pris d’aborder les statues pour elles-mêmes et telles qu’en elles-mêmes. À l’instar du bas-relief représentant Éverard t’Serclaes, frôlé par les mains de millions de touristes découvrant la Grand-Place de Bruxelles, le film s’apparente à une longue caresse adressée aux silhouettes figées et mutiques que nous ne prenons plus le temps de regarder. C’est amoureusement que Claude François a entrepris de filmer ces statues, leur accordant la grâce d’un temps long -un an de tournage pour s’assurer des effets des quatre saisons et de leurs lumières respectives. En termes d’images, la tendresse dispensée prend la forme de zooms impudiques, révélant jusqu’aux insectes et aux toiles d’araignées colonisant le marbre et le bronze, mais également de mouvement de caméras circulaires et même de prises de vues assurées par un drone pour enfin regarder dans les yeux Léopold Ier en haut de la colonne du Congrès.

Est-ce à dire qu’à l’heure du déboulonnage des anciennes idoles, Claude François serait naïf ou, pire, complice des exaltations idéologiques. Comme le rappelle Jean Rouaud dans le récent Qui terre a, guerre a, nul n’ignore plus désormais que la représentation est une élection. “Car ce qu’on représente en grande pompe, en grand format, c’est toujours la puissance”, souligne l’auteur des Champs d’honneur. Tant pis pour les sans-grade, même si çà et là, Bruxelles fait place à des bambins chevauchant des tortues ou à cet anonyme qui mène son cheval à l’abreuvoir. La position intéressante du réalisateur de Silencieuses est justement -il le signale par quelques incises bien senties- de ne pas être dupe de ce que véhiculent les sentinelles sur socle. Il fait le choix de les considérer comme des personnes à part entière, indépendantes tant des personnages vers lesquels elles renvoient que du fumier théorique sur lequel elles ont été érigées. Il n’en faut pas plus pour qu’on ait une seule envie à la fin de la projection: aller toutes les revoir et enfin leur dispenser l’attention qu’elles méritent.

Silencieuses, de Claude François. 1h. ****


Rétrospective Claude François: Regards sur l’art au Studio 5 Agnès Varda de Flagey les 08 et 14/05 (en copie 35 mm ou restaurées). Projection de Silencieuses au même endroit jusqu’au 22/05. Sans oublier la parution du livre Les Silencieuses aux éditions CFC.

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