Ozon: « J’ai tout de suite senti, après les attentats, que cette histoire ressemblait à aujourd’hui »

Peu de temps après la Première Guerre mondiale, Anna (Paula Beer) se rend tous les jours sur la tombe de son fiancé Frantz devant laquelle se trouve, un jour, un étrange jeune homme (Pierre Niney)... © DR
Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Dans Frantz, le prolifique et talentueux réalisateur François Ozon a filmé le passé pour parler au présent.

Les bureaux de FOZ, sa société de production, se situent dans un vieil et bel immeuble près du Marais. Il nous reçoit, comme toujours souriant, silhouette de jeune homme (il a tout de même 48 ans…) et regard brillant d’intelligence. Dans quelques jours, François Ozon partira à Venise, où le prestigieux festival a sélectionné son nouveau film, Frantz (lire la critique). Une oeuvre à la fois sobre et très émouvante, située au lendemain de la Première Guerre mondiale et mettant en présence un jeune Français et la famille d’un soldat allemand de son âge, mort au combat et dont il fut l’ami. Librement adapté du Broken Lullaby d’Ernst Lubitsch, ce film est comme tous les précédents du prolifique cinéaste de Huit femmes et de Jeune et jolie, le fruit d’un ardent désir. « Le désir, c’est la chose essentielle, le moteur de tout ce que j’entreprends, déclare Ozon, et comme le désir est par essence volatile, je m’efforce de tourner un film par an. Souvent les gens prennent un ou deux ans pour écrire un scénario, puis un ou deux ans pour trouver le financement. Avec le tournage et la postproduction, cela peut faire quatre ou cinq ans. Mais on change, en quatre ans. Et le désir qu’on avait au départ change aussi… J’ai très vite compris cela, je me suis dit que quand j’avais un désir il me fallait foncer. Quitte à parfois partir sans scénario abouti, sans avoir forcément l’acteur que je voulais. »

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Aujourd’hui comme hier

Pour Frantz, il a fallu convaincre les producteurs que le film serait en allemand, et en noir et blanc, avec des reconstitutions d’époque un peu coûteuses. « Cela demande beaucoup d’énergie, explique le cinéaste, mais j’ai la chance d’être arrivé à un moment où mes films ne sont pas trop chers et s’avèrent tous rentables. » Le facteur temps avait aussi son importance du fait que même en racontant une histoire vieille d’une petite centaine d’années, Frantz devait s’inscrire d’évidence dans notre temps trouble et troublé. « Les producteurs ne comprenaient pas l’actualité du sujet, confie Ozon, ils me demandaient qui ça allait intéresser. Moi j’avais tout de suite senti, alors même qu’éclataient les attentats, que cette histoire de fraternité, par-delà la guerre, entre deux pays européens, cette montée des nationalismes aussi, cela ressemblait à aujourd’hui. Et que des échos allaient donc se faire entendre, même à propos de ces jeunes djihadistes qui partent tuer sans avoir aucun sentiment de culpabilité, pour lesquels la mort semble être une abstraction… J’avais cette intuition, au départ. Et maintenant que le film est terminé, je constate que c’est vrai. »

Revenant sur le désir de base qui l’a lancé vers Frantz, Ozon explique avoir « été excité par l’idée du mensonge, mais un mensonge qui se construit un peu par hasard, par omission, et qui finalement fait du bien. On dit tout le temps aux enfants qu’il faut dire la vérité. Je me suis dit qu’il serait intéressant de montrer qu’en certaines circonstances, le mensonge peut apaiser, adoucir les choses. »

Mystère

François Ozon.
François Ozon.© DR

Ayant appris l’allemand très jeune, fait de nombreux voyages outre-Rhin et « attiré depuis toujours par la culture allemande » (1), le cinéaste a aussi aimé « se placer du point de vue des perdants et donner pour une fois une image de l’Allemagne plus humaine, différente de celle -encore trop souvent assimilée aux nazis- que projette habituellement le cinéma français. » Les notions simplistes, Ozon ne s’y intéresse pas. Il est davantage séduit par l’ambiguïté, ce propre de l’homme, telle qu’elle s’exprime formellement dans l’utilisation très originale des touches de couleur rompant le noir et blanc. Et aussi par le jeu subtil de Pierre Niney dans le rôle d’Adrien, à propos duquel on peut croire un moment que ses rapports avec Frantz furent plus qu’amicaux… « Je voulais que le film soit mystérieux, commente le réalisateur, la difficulté étant qu’à la différence de tous les films révélant les clés du mystère à la fin, le mien les dévoile au milieu! Frantz est comme cassé en deux, il repart à mi-chemin sur la vérité, mais une vérité qui n’est pas du tout celle qu’on attendait… Le défi, c’était de tenir la distance, de passionner jusqu’au bout. Mais dès que j’ai trouvé cette jeune actrice, Paula Beer (qui joue l’ex-fiancée de Frantz, NDLR), je me suis dit qu’elle, on l’aimerait suffisamment pour que le spectateur accepte de repartir avec elle et la suivre jusqu’au terme du récit. » François Ozon a joué très franchement « le jeu de l’empathie, de l’identification« , pour un film où l’émotion est d’autant plus profonde que la mise en scène austère la retient longuement avant de la laisser percer. Une mise en scène soignant le réalisme de la reconstitution d’époque à la lumière de quelques exemples du passé. « J’ai mis la barre très haut pour mes techniciens, explique Ozon, en leur projetant trois films en costumes que j’admire: Tess de Polanski, Le Ruban blanc de Haneke et Barry Lyndon de Kubrick. Pour la simplicité, j’ai aussi repensé à des films de Rohmer, et aussi à deux films sur 14-18: Les Sentiers de la gloire de Kubrick et le magnifique À l’Ouest rien de nouveau de Lewis Milestone. » Le réalisateur de Frantz a l’humilité de révéler ses sources d’inspiration. Il ne risque rien. Son film ne pâlit pas face à ces grands exemples…

Affaires étrangères

Tourner dans une autre langue? Ozon y réussit comme d’autres Francophones avant lui…

Twentynine Palms
Twentynine Palms© DR

Certes un apprentissage précoce, dès l’école, l’avait familiarisé avec la langue de Goëthe. Un tournage en Allemagne et en allemand n’en fut pas moins une expérience particulière pour François Ozon. Le cinéaste français avait déjà connu une expérience en anglais, voici une dizaine d’années, pour Angel. « Mais pour ce film-là, se souvient Ozon, tout était permis, dans une logique de flamboyance. Frantz est très, très différent. L’exactitude, l’authenticité étaient d’une importance majeure pour réussir le film. » Sur la question fondamentale du tournage dans une autre langue que sa langue maternelle, Ozon y voit plus l’aspect stimulant que celui d’éventuels obstacles. Et de citer tous ces cinéastes allemands et autrichiens qui émigrèrent aux États-Unis et se firent immédiatement une grande place à Hollywood: Lubitsch, Lang, Wilder, Preminger, Ophüls…

Le poids des mots

L’auteur de Frantz n’est évidemment pas le premier cinéaste francophone célèbre à entreprendre un tournage dans une langue étrangère. Sur la question linguistique, Julie Delpy a une opinion nourrie par son expérience d’actrice puis de réalisatrice active aussi bien aux États-Unis qu’en France. « Jouer la comédie ou diriger dans une autre langue que sa langue maternelle peut être en fait quelque chose de libérateur: au départ, on a moins de mots dans notre vocabulaire, on ira donc plus à l’essentiel. Il y a aussi le fait que les mots appris d’une autre langue n’ont pas le même poids que ceux de notre langue maternelle, forcément plus chargés de sens et de résonances intimes. » Celle qui alterne avec un même bonheur, en tant que réalisatrice, les films en anglais (The Countess, 2 Days in New York) et en français (Le Skylab), a même réuni les deux idiomes dans le plus que plaisant 2 Days in Paris).

Enter The Void.
Enter The Void.© DR

Deux des cinéastes les plus originaux qu’ait connus le cinéma français ces 20 dernières années, Bruno Dumont et Gaspar Noé, ont fait l’expérience d’un tournage en langue étrangère. Le premier avec l’intense et violent Twentynine Palms, le second avec le planant Enter the Void puis l’érotique Love. Dumont se souvient d’une « étrangeté profonde », liée au côté expérimental du projet mais aussi à « cet espace incertain qui peut exister aux confins de deux cultures, les États-Unis et l’Europe ». Il aurait voulu tourner uniquement avec des acteurs tous américains, mais la production voulait un film parlé à 50% en français. D’où la présence obligée de Katia Golubeva. « Ironiquement, son français était assez mauvais! », conclut un Bruno Dumont vite revenu depuis à la France et à son Nord fétiche… Gaspar Noé a persisté, lui, à travailler dans une langue anglaise qu’il maîtrise fort bien, mais qu’il continue à aimer « pour ses aspects tout à la fois plus directs et plus sonores, plus rythmiques, comme l’a prouvé le rock ». Une appréciation de nature créative, que ne font pas deux autres réalisateurs frenchies travaillant parfois aux États-Unis après avoir percé en filmant la banlieue difficile: Mathieu Kassovitz (Gothika, Babylon A.D.) et Jean-François Richet (Assault on Precinct 13 et le tout neuf Blood Father). Pour eux, tourner en anglais, c’est travailler dans la langue du cinéma qu’ils aiment, celui des classiques du film de genre et des oeuvres brûlantes qui ont redéfini le 7e art dans les années 70. Se rapprocher du soleil, en quelque sorte. Au risque parfois d’y laisser des plumes?

(1) UN DE SES TOUT PREMIERS LONGS MÉTRAGES FUT (EN 2000) L’ADAPTATION D’UNE PIÈCE DE FASSBINDER, GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES.

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