«Ma frère», le film de vacances autrement: «Les enfants ne sont pas souvent bien représentés au cinéma»

Ma frère, une colonie de vacances où se mêlent sérieux et légèreté.

Lise Akoka et Romane Gueret revisitent le film de vacances avec Ma frère, chronique estivale, chorale et sociale d’une folle vivacité.

Ma frère

Dramédie de Lise Akoka et Romane Gueret. Avec Shirel Nataf, Fanta Kebe, Idir Azougli. 1h52.

La cote de Focus: 4/5

Amies depuis toujours, Shaï et Djeneba ont 20 ans. Alors qu’elles se questionnent sur ce que l’avenir leur réserve, elles s’évadent du quartier le temps d’une semaine de colonie de vacances, où elles vont apprendre et désapprendre, s’aimer et se disputer, rêver et préparer la suite. Au contact des enfants, elles évolueront pour réinventer leur présent comme leur futur. Les réalisatrices Romane Gueret et Lise Akoka parviennent à saisir avec une réelle virtuosité les instants fugaces qui changent la vie, les liens qui libèrent, les gestes qui bousculent, les regards qui rassurent. Servi par son interprétation formidable, aussi bien de la part des enfants que des jeunes adultes, Ma frère ravit par son habile façon de mêler sérieux et légèreté en trouvant dans cette microsociété de l’enfance des échos vibrants à la société des grands.

Lise Akoka et Romane Gueret se sont fait remarquer en 2022 avec leur premier long métrage, Les Pires: l’histoire d’un tournage dans une cité du Nord de la France qui, tout en racontant la fabrication d’un film social nourri de réalisme documentaire et, surtout, de l’âme des vrais habitants d’un lieu devenu décor de cinéma, questionnait en passant la responsabilité de ce type de projet, la façon dont on aborde la précarité au cinéma, la manière dont, aussi, on peut l’exploiter tout en la dénonçant, et les espoirs un peu fous donnés à de jeunes néocomédiens abandonnés à leur sort quand résonne le clap de fin. Le film intégrait ces interrogations, les pensait, les dépassait, et a même donné naissance à une incroyable actrice, la jeune Mallory Wanecque.

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Le duo de réalisatrices revient aujourd’hui avec Ma frère, film choral inscrit dans une sorte de parenthèse enchantée, moment territorialisé et suspendu dans le temps: la colonie de vacances. Cette semaine passée loin de la cité et du quotidien réunit un groupe d’enfants et leurs moniteurs, les préoccupations des uns réfléchissant tels des miroirs celles des autres. Le camping de la Drôme qui les accueille figure une sorte de scène de théâtre où toutes et tous peuvent vivre librement les grands enjeux existentiels qui les traversent: l’amour, l’amitié, de quoi l’avenir sera fait.

«La colonie, confirme Lise Akoka, est un espace et un temps circonscrits où tout est possible, où tout est vécu plus intensément. Où les enfants –comme les jeunes animateurs, d’ailleurs– ne sont plus sous le joug du regard d’autorité des parents, des profs. Comme sur un tournage. On a un goût pour ces parenthèses, ces interstices où l’on s’émancipe de la vie quotidienne, et qui font grandir plus vite.» Romane Gueret confirme: «C’est un endroit où l’on peut être qui on veut. Nous avions envie de montrer autre chose que les problématiques traditionnellement liées aux quartiers et aux relations familiales, qui racontent beaucoup la violence, qui existent évidemment, mais qui sont trop souvent stéréotypées, et dans lesquelles ces jeunes ne se sentent pas pleinement représentés. Cela nous permettait de faire glisser le regard, de proposer un autre axe, en imaginant une histoire beaucoup plus universelle qui leur permette de vivre comme des personnages, et pas comme des sujets de société. Il y a beaucoup de personnages racisés dans le film, on voulait les emmener dans un paysage luxuriant mais assez neutre, qui ne les assigne pas. Raconter comment ils ont le droit d’exister à l’extérieur du contexte socioculturel habituel, comment ils vont se réapproprier les liens qui les unissent les uns aux autres.»

Pas rassasiées

A l’origine de Ma frère, il y a deux personnages, Shaï et Djeneba, incarnées par deux formidables comédiennes, Shirel Nataf et Fanta Kebe. Rencontrées encore enfants lors d’un casting par Romane Gueret, elles sont les héroïnes d’une minisérie réalisée par les cinéastes, Tu préfères. «La série les suivait à l’adolescence, explique Romane Gueret, mais nous n’étions pas rassasiées de Shirel et Fanta. Plutôt qu’une suite, on s’est dit qu’on allait faire un film, notre médium étant plutôt le cinéma. Une histoire plus ample, plus romanesque, pour leur offrir une palette de jeu plus large. Parler d’enfants plus jeunes avec la colonie de vacances, mais aussi du passage à l’âge adulte, et ainsi les suivre dans leur façon de grandir.»

«On a un goût pour ces parenthèses, ces interstices où l’on s’émancipe de la vie quotidienne, et qui font grandir plus vite.»

Afin de penser le meilleur écrin possible pour leur jeunes comédiennes, les deux autrices travaillent en immersion, dans des centres de loisirs, des maisons de quartier. Elles vont jusqu’à faire embaucher les deux jeunes comédiennes dans une vraie colo, où elles les observent en situation. «On passe beaucoup de temps lors de l’écriture à s’imprégner des personnages et à multiplier les moments d’immersion. S’accumule alors une matière gargantuesque à partir de laquelle nous construisons les personnages, les dialogues, le récit.» Bien que le film donne une vivifiante impression de spontanéité, comme si les  scènes étaient saisies sur le vif, le tout est très cadré. «On a un scénario très écrit quand on commence le casting, qui ne changera que très peu. On soigne beaucoup le langage et les mots, ils sont très importants. Le scénario est très vivant tant qu’on est en phase de rencontre, avant de se figer, moment où l’on fait alors confiance au travail des acteurs pour l’incarner.»

Prendre au sérieux

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les enfants sont avant tout castés pour leurs qualités d’acteurs, leur appétence pour le jeu, plutôt que pour leur identité. «L’idée n’est pas de prendre des enfants dont la nature ressemble à celle du personnage, que l’on mettrait en situation d’improvisation pour les filmer, continue Lise Akoka. Il y a pour eux un énorme travail d’apprentissage du texte et ils doivent avoir un vrai talent pour le jeu. Les personnages sont parfois assez loin de ce qu’ils sont dans la vie. On aime bien insister sur le fait que ce sont de vrais acteurs et actrices. On les prend au sérieux.» Ce respect pour les enfants acteurs est aussi un respect pour les enfants tout court, une volonté forte de ne pas poser un regard surplombant sur l’enfance. «Les enfants ne sont pas souvent bien représentés au cinéma. Ils sont toujours transformés par le regard adulte, qui les observe de haut, et qui police tout. On transforme forcément nous aussi l’enfance, mais on espère en être le plus proche possible», poursuit-elle.

Pour s’en approcher, les réalisatrices adoptent une forme fluide, mouvante, affranchie des genres. Elles ont confiance dans la force des trajectoires individuelles mais aussi collectives de leurs personnages, faisant exister le groupe, revendiquant la forme de la chronique et échappant aux climax dramatiques souvent attendus dans ce genre de récit. «Depuis toujours, ce qui nous rassemble, Lise et moi, ce sont les films qui sont à la fois capables de nous faire rire, de nous émouvoir et de nous faire réfléchir. Disons que très synthétiquement, ce serait la recette d’un film parfait. Ça nous tient à cœur de ne pas entrer dans une case, que ce soit celle du film social, du film de banlieue, ou même du coming of age. On veut sortir des carcans, et faire rire et émouvoir en même temps, comme les enfants qui passent du rire aux larmes dans la même seconde, qui virevoltent entre toutes les émotions. On veut juste faire des films à l’image de ces enfants finalement.»

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