Louis de Funès en lumière à la Cinémathèque française

Louis de Funès, acteur hyperphysique, dans L'Homme orchestre, de Serge Korber, en 1970. © 1970 GAUMONT
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

La Cinémathèque française, à Paris, consacre une vaste exposition à Louis de Funès, acteur hors norme au succès jamais démenti. Visite guidée.

Louis de Funès à la Cinémathèque française (1), la proposition pouvait a priori surprendre. Etonnement bien vite dissipé à la découverte de l’exposition complétée d’une rétrospective qui lui est consacrée dans le temple de la cinéphilie jusqu’au 31 mai 2021 – la première dévolue à un comédien, après celles ayant mis en relief le travail de réalisateurs aussi fameux que Jean Renoir, Pedro Almodovar, Gus Van Sant ou Federico Fellini, parmi d’autres. Près de quarante ans après sa disparition, le 27 janvier 1983 à l’âge de 68 ans,  » Fufu « , comme on le surnomma à l’époque de sa splendeur, reste un phénomène à plus d’un titre. L’incarnation définitive de l’acteur populaire d’abord, le temps semblant ne pas avoir de prise sur son succès : multirediffusé à la télévision pendant le confinement, il a ainsi réuni quelque cinq millions de spectateurs autour de La Grande Vadrouille, et près de quatre millions pour Les Aventures de Rabbi Jacob, des films pourtant vus et revus – de quoi se poser, plus encore qu’en morceau de patrimoine, en valeur refuge. Le tenant, ensuite, d’un comique d’inspiration burlesque qui aurait passé la surmultipliée – art unique aux variations inépuisables peaufiné, en même temps que son personnage type de râleur atrabilaire, pendant de longues années. Un symbole, enfin, de son époque, si bien que son parcours, à l’instar de celui d’un Jacques Tati, peut se lire comme une histoire parallèle de la France des Trente Glorieuses. Et tant pis si les films n’étaient que rarement à la hauteur de son talent, sa seule présence suffisant bien souvent à les arracher à la pesanteur…

J’ai voulu monter les marches, une petite marche à chaque film. Et 500 francs de plus quand même.

De Funès, c’est nous en pire

Autant de fils que croise le parcours imaginé par Alain Kruger, commissaire d’une exposition qui, histoire de mettre le visiteur en condition, s’ouvre au son des onomatopées et autres exclamations colorant la parole funésienne, ces  » Paf ! « ,  » Le saligaud ! « ,  » Ma biche !  » ou autre  » Je t’aurai Fantômas  » qui sont le prolongement naturel de sa gestuelle. Héritier du burlesque – Chaplin et Keaton bien sûr, mais aussi Laurel & Hardy, qu’il vénérait, et d’autres encore, filiation actée par un montage comparant ses films à divers classiques du 7e art – , de Funès a ciselé ses expressions (un terme qu’il préférait à  » grimaces « ) pendant ses années de vache enragée, sur les planches comme à l’écran. Si une dizaine de ses films totaliseront plus de cinq millions de spectateurs en France ( La Grande Vadrouille, avec ses 17 millions d’entrées restant le plus grand succès du cinéma hexagonal jusqu’à Bienvenue chez les Ch’tis, en 2008), l’acteur a longtemps évolué dans l’ombre.

En 1973, Les Aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury, couronne une année exceptionnelle.
En 1973, Les Aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury, couronne une année exceptionnelle.© DR

De la fin de la Seconde Guerre mondiale au milieu des années 1950, il enchaîne ainsi les seconds rôles par dizaines, tournant dans 80 films, plus ou moins obscurs –  » J’ai voulu monter les marches, une petite marche à chaque film. Et 500 francs de plus quand même « , confie-t-il dans une interview – , avant que Claude Autant-Lara ne lui propose de jouer face à Jean Gabin et Bourvil dans La Traversée de Paris.  » C’était un acteur destiné à devenir un second rôle éternellement, observe Jean-Pierre Mocky dans Louis de Funès, à la folie, le remarquable catalogue accompagnant l’exposition (2). L’exploit de de Funès, c’est d’être devenu une star.  » Le rôle de Jambier, l’épicier du 45, rue Poliveau – dont la cave est intégrée à la scénographie – fait basculer sa carrière, et le film, succès tant critique (cela ne durera pas) que public, impose un profil, colérique, veule et pingre, que de Funès s’emploiera à faire fructifier tout en l’étoffant.  » Impossible d’en vouloir à ses personnages d’être menteurs, roublards, ronchons, grognards, grognons, veules, voleurs, égoïstes, colériques, racistes, paranos, bilieux, chauvins, méprisants, obséquieux… Ils souffrent et nous rassurent : de Funès, c’est nous en pire « , écrit pour sa part Alain Kruger. Une fonction de miroir déformant qui n’est sans doute pas étrangère à sa popularité au long cours.

Travailler dans la qualité

Des années noires aux années pop, c’est une success story qui s’écrit avec, au milieu des années 1960, le triptyque magique – Le Gendarme de Saint-Tropez, de Jean Girault, Fantomas, d’André Hunnebelle et Le Corniaud, de Gérard Oury – qui, avec leurs 25 millions de spectateurs cumulés, propulse de Funès au sommet du box-office. Si son irrésistible ascension est abondamment documentée – à l’aide de nombreux extraits, archives de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel), photographies de plateau, affiches, maquettes de décors, scénarios, carnets de production, lettres (de François Truffaut à Gérard Oury par exemple), costumes…, et jusqu’à la 2CV du Corniaud ou la DS de Fantomas – , le parcours se décline sous la forme d’une chrono-filmographie enregistrant également les évolutions de la société. Manière d’inscrire dans son temps un comédien emblématique de la France du gaullisme et du pompidolisme, dont il saurait railler les travers à sa façon, en prise sur les mesquineries des puissants, et en témoin de ses mutations. Un exemple parmi d’autres, L’Aile ou la cuisse, où cet écologiste avant l’heure se pose en pourfendeur de la malbouffe face à l’impayable Julien Guiomar.

Dans L'Aile ou la cuisse (1976), de Claude Zidi, de Funès se pose en pourfendeur de la malbouffe.
Dans L’Aile ou la cuisse (1976), de Claude Zidi, de Funès se pose en pourfendeur de la malbouffe.© FILMS CHRISTIAN FECHNER

Un autre axe de l’exposition s’attache plus particulièrement à l’art de l’acteur. On peut lire dans A la folie un entretien avec François Chalais réalisé sur le tournage du Corniaud, où de Funès explique vouloir  » travailler dans la qualité  » :  » Je veux que mon travail soit fait comme on le faisait autrefois, comme les artisans, comme les orfèvres d’autrefois. Il y a une chose qui m’avait toujours épaté quand j’étais petit : quand je voyais une voiture neuve ou une chose neuve, on avait l’impression que l’homme ne l’avait pas touchée… C’est un cadeau, un don du ciel ! Un téléphone, un poste de TSF que l’homme n’avait pas touché ! C’est ce que je voudrais donner dans mon travail : faire la même chose, qu’on ne sente pas du tout la fabrication.  » Perfectionnisme qu’il relèvera d’une obsession du contrôle. De son propre aveu, de Funès  » n’est pas un pensionnaire facile « , comme il l’écrit au producteur Alain Poiré, multipliant les interventions sur les projets, même s’il lui faudra attendre L’Avare, en 1981, pour être crédité comme réalisateur.

Un homme orchestre au propre comme au figuré lui qui, passionné de jazz et ayant débuté comme pianiste de bar, imprimera à son oeuvre un rythme inimitable, acteur hyperphysique et corps dansant autant que trépignant. Inoxydable aussi, à l’image des films qu’il tourna avec Gérard Oury, portant à sa quintessence le cinéma funésien,  » entre le dessin animé, le burlesque et la commedia dell’arte « , assorti à une façon de prendre possession de l’écran n’appartenant qu’à lui. Une large section de l’exposition est consacrée au réalisateur de Rabbi Jacob, au  » rayon vert  » lui tenant lieu de signature et au Crocodile, satire des juntes militaires sud-américaines qui ne verra jamais le jour. Sans surprise, le parcours se termine sur la saga des Gendarmes, les Ludovic Cruchot, Lucien Fougasse et autre adjudant Gerber qui, eux aussi, racontent une époque depuis longtemps révolue. Mais c’est là un autre tour de force de de Funès : tout a vieilli, sauf lui…

(1) Exposition Louis de Funès : àla Cinémathèque française, à Paris, jusqu’au 31 mai 2021.

(2) Catalogue Louis de Funès, à la folie, sous la direction d’Alain Kruger, avec le concours de Thibaut Bruttin, éd. de la Martinière, 272 p.

3 questions à Alain Kruger, commissaire de l’exposition Louis de Funès

Louis de Funès à la Cinémathèque française, choix gonflé ou évidence ?

Pour moi, c’est les deux : un choix gonflé et une évidence. C’était une évidence pour moi, mais pas pour tout le monde. La condescendance de la cinéphilie à l’égard du cinéma populaire me paraît hors de propos. Ne pas reconnaître le génie de de Funès serait une faute de goût. Il n’y a jamais eu de rejet du cinéma populaire à la Cinémathèque. J’ai rencontré énormément de volontés positives à l’intérieur de la maison, du sommet jusqu’à la base, et je trouve formidable qu’il y soit.

Des comiques comme Fernandel ou Bourvil sont aujourd’hui oubliés. Pourquoi de Funès traverse-t-il le temps ? Qu’est-ce qui le rend inoxydable ?

C’est son rythme, son génie du rythme. Une accélération du temps, le fait qu’il soit plus dans le rythme syncopé d’un jazzman et d’acteur du muet qui ne défile pas à la même vitesse que le 24 images/seconde. De Funès rajoute des images dans les secondes. Il parle aux très jeunes parce qu’ils le voient, fort intelligemment, comme un enfant qui parle à des enfants, même si c’est un vieil enfant. Et aussi parce qu’avec sa plasticité, son corps d’une telle dynamique, sa dimension surnaturelle, c’est un super-héros. De Funès est une espèce de super-héros, d’Oncle Picsou revu par Tex Avery, assez sidérant. C’est un acteur qui est du domaine du surnaturel et de la métaphysique.

Louis de Funès a-t-il des héritiers à vos yeux ?

Je pense qu’il a influencé énormément de gens, comme lui-même a été influencé par tous les génies du burlesque qui l’ont précédé. Il est indéniable, quand on voit Christian Clavier dans Les Visiteurs ou dans La Soif de l’or, de Gérard Oury, que l’on pense à Louis de Funès. Mais pour moi, ses vrais héritiers, parce qu’ils allient surnaturel de jeu et métaphysique, ce sont deux acteurs belges, Christian Hecq et Benoît Poelvoorde.

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