Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: Refresh

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Moderniser un classique du cinéma, de la littérature ou de la scène, est-ce forcément le trahir? Une question sensible, comme l’a prouvé la polémique déclenchée en 2018 par la version de Carmen du metteur en scène italien Leo Muscato, qui inversait les rôles dans l’acte final: c’est l’héroïne qui réglait ici son compte à Don José. Un sacrilège pour les uns, une mise au goût du jour féministe salutaire pour les autres.

En réalité, le trouble s’instille à chaque fois qu’une pièce maîtresse du répertoire se voit reliftée, rajeunie, amputée, prolongée, simplifiée ou simplement adaptée sur un autre support que l’original. Autrement dit, très souvent. Car si les modes passent, les classiques restent, relativisant l’idée reçue que la jeune garde doit tuer symboliquement les pères fondateurs pour s’imposer. Un mythe (d’OEdipe) entretenu entre autres par les mouvements d’avant-garde, comme le dadaïsme ou le punk, qui prétendaient faire table rase des formes classiques pour inventer un langage formel débarrassé de ses préoccupations et conventions bourgeoises. Une belle idée qui a fait des étincelles mais n’a pas enrayé pour autant la mécanique: moyennant des adaptations plus ou moins radicales, plus ou moins pertinentes aussi -entre la magistrale réinterprétation en BD de Pinocchio par Winshluss et, au hasard, l’indigeste régurgitation des Trois mousquetaires sur grand écran par Paul W.S. Anderson (à ne pas confondre avec Paul Thomas), il y a de la marge-, les grands récits ont résisté à la corrosion du temps, leurs vérités et leurs interrogations intemporelles s’imposant tôt ou tard aux nouvelles générations, les stimulant même.

Moderniser un classique du cinu0026#xE9;ma, de la littu0026#xE9;rature ou de la scu0026#xE8;ne, est-ce forcu0026#xE9;ment le trahir?

On en prend conscience dans sa chair en se baladant le nez en l’air dans Rome, cette anthologie à ciel ouvert de l’Histoire de l’art. Les oeuvres d’hier et d’aujourd’hui ne se tournent pas le dos, elles dialoguent, elles se répondent, elles s’amplifient. Des ruines encombrées de touristes du Forum romain aux salles désertes pleines de trésors (Mondrian, Giacometti, Duchamp, Braque, Burri…) de la Galleria Nazionale d’Arte Moderna, c’est la même traversée impermanente des doutes, des espoirs, des enchantements, des désillusions qui constellent la galaxie humaine. Même les très prudes et conservateurs Musées du Vatican accueillent derrière leurs hauts murs des artistes contemporains dont les préoccupations existentielles rejoignent les élévations crépusculaires des maîtres de la Renaissance. Toute hiérarchie perd d’ailleurs son sens dans ces lieux de bouillonnement créatif où la quête de beauté et de spiritualité transpire des murs et des plafonds. Il y a autant de douleur, de mystère, de ravissement, de supplice et d’impuissance dans le visage d’un ange flottant dans un fragment de la très pop chapelle Sixtine que dans les stigmates de l’Étude pour le pape de Vélasquez II de Francis Bacon servi en apéritif.

Autre exemple de figure qui ne prend pas une ride, au prix de quelques séances de botox quand même: Cyrano de Bergerac. Combien de métamorphoses pour le chef-d’oeuvre d’Edmond Rostand, transposé du théâtre à Broadway, de Broadway au cinéma, avec à chaque fois quelques retouches et libertés pour revitaliser ce flamboyant duel entre les attraits respectifs de la beauté physique et de la beauté de l’esprit? Ainsi, pour sa dernière résurrection, actuellement à l’affiche, il se fait le porte-drapeau de la diversité. Exit le nez proéminent. Le Cyrano de Joe Wright, un habitué des adaptations en grandes pompes (Orgueils et préjugés ou Anna Karénine), est atteint de nanisme et son « concurrent », Christian de Neuvillette, est interprété par un acteur afro-américain. Pourquoi pas, du moment que l’update résonne avec le propos universel d’origine. En l’occurrence ici, la valorisation de la différence et de la grandeur d’âme. C’est d’ailleurs à ça qu’on reconnaît un classique: son côté boîte à outils. Certains s’en serviront pour construire une cabane branlante, d’autres pour bâtir des cathédrales.

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