[le fim de la semaine] De nos frères blessés: passionnant film de mémoire

Un Vincent Lacoste impeccable dans son rôle de combattant pour l'indépendance. © Les Films du Belier, Laurent Thurin-Nal
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Hélier Cisterne revient sur un épisode méconnu de la guerre d’Algérie, questionnant l’Histoire et la figure du héros à travers le destin de Fernand Iveton.

Deuxième long métrage de Hélier Cisterne, De nos frères blessés revient sur un épisode quelque peu oublié de la guerre d’Algérie, s’attachant au destin tragique de l’ouvrier communiste et militant indépendantiste Fernand Iveton -incarné avec une belle justesse à l’écran par Vincent Lacoste. À l’origine du projet, on trouve le roman de Joseph Andras:  » Le film découle directement de la découverte du livre, explique le cinéaste à la faveur d’un entretien virtuel. Avec ma compagne, Katell Quillévéré (réalisatrice de Réparer les vivants notamment, avec qui il a également créé la minisérie Le Monde de demain, sur les débuts du hip-hop en France, NDLR), nous avons été touchés par un ensemble de choses. La question de l’héroïsme et de la figure du héros, mais aussi cet auteur, qui est de notre génération et écrit sur une guerre qu’il n’a pas connue, et le couple que forment Fernand et Hélène (Vicky Krieps) , amoureux mais aussi un peu dissonant, parce que ce n’est pas un couple classique de militants convaincus par les mêmes valeurs absolument. Et puis, la question de l’Algérie évidemment et de la déchirure algérienne, et le fait de raconter cette histoire comme elle est, à savoir comme quelque chose de complexe. Il y avait vraiment toutes ces dimensions, sur le couple, la raison d’État, la guerre, la justice… »

De la guerre d’Algérie, Hélier Cisterne relève encore que c’est sans doute sa complexité même qui explique qu’elle n’ait pas été  » surtraitée au cinéma« . Une situation qui est peut-être en train d’évoluer, si l’on considère que son film arrive quelques mois à peine après Des hommes, de Lucas Belvaux, qui questionnait cette période de l’Histoire avec ses implications. À quoi il voit un faisceau de raisons:  » Déjà, il y a l’idée que ce qui n’a pas été assez dit finit toujours par remonter. Il est hallucinant de voir comment l’on croit que l’Histoire va balayer ce qui ne sera pas dit, alors que même les choses les plus improbables finissent par rejaillir, comme les femmes de réconfort coréennes pendant la guerre, dont on a reparlé récemment. Et puis, ces choses ont des conséquences sur la façon dont nous vivons les uns avec les autres, et dont nous considérons les autres. Le rapport colonial, néocolonial existe dans nos vies aujourd’hui, dans le rapport des Français à leurs concitoyens d’origine algérienne, dans le rapport entre nos deux pays, il existe partout. Il existe même dans le rapport de la gauche française avec les thématiques sociales. Mitterrand était partie prenante dans la guerre d’Algérie, c’est un point noir de son histoire. Il va donner la tendance du rapport de toute la politique française des années 80 à la question coloniale, qui a été surtout de ne pas trop en parler, et de ne pas trop remuer le couteau dans cette plaie à vif, et ça a eu des conséquences. Et enfin, il y a le fait que ceux qui ont vécu la guerre d’Algérie vieillissent ou meurent, et sont donc moins occupés à verrouiller la parole. Parler de l’Algérie était difficile à une certaine époque, c’est moins le cas aujourd’hui. »

Hélier Cisterne
Hélier Cisterne© GETTY IMAGES

Presque totalement un antihéros

S’il ne se fait faute de questionner l’Histoire, et notamment le rôle de François Mitterrand, garde des Sceaux au moment des faits, Hélier Cisterne veille toutefois à ne pas faire de De nos frères blessés un film à discours. Et de s’attacher plutôt à la dimension émotionnelle d’un récit qu’il fait graviter autour du couple que composaient Fernand et Hélène, lui, militant communiste idéaliste, et elle, issue d’une famille ayant fui le communisme en Pologne. Divergence fondamentale qui ne les empêchera pas de faire front dans la tourmente, une fois Iveton arrêté en 1956, et condamné à mort au terme d’un simulacre de procès après avoir fomenté un acte de sabotage – » héroïques en étant tout simplement eux, fidèles à eux-mêmes et entre eux jusqu’au bout« . Iveton en ressort comme un héros fort ordinaire,  » presque totalement un antihéros » , dont le film questionne les limites de l’acte tout en auscultant les circonstances qui l’y ont conduit – » Il y a toujours ce débat sur les origines sociales d’un personnage, mais ce qu’on raconte rarement, c’est comment le monde autour de lui le pousse vers une issue fatale, violente ou questionnable« . À quoi s’ajoute qu’il ne dut sa condamnation qu’à deux amendements à des lois promulgués un an avant sa mort, alors que les pouvoirs spéciaux avaient été votés et l’état d’urgence instauré, et voulant notamment, rappelle le réalisateur, qu’un crime devait être jugé en vertu de son intention.  » Ce que ça raconte, pour moi, c’est que ce face à quoi il faut toujours être extrêmement attentif et qu’il faut remettre en question, ce sont les états d’urgence, les lois, tout ce qui s’invente de judiciaire, d’étatique ou de politique face à une urgence. » Constat dont l’acuité ne s’est jamais démentie…

De nos frères blessés

Adapté du roman éponyme de Joseph Andras, De nos frères blessés s’attache à un épisode méconnu de la guerre d’Algérie, retraçant le destin tragique de Fernand Iveton (Vincent Lacoste), ouvrier communiste acquis à la cause de l’indépendance. Lequel devait être arrêté après avoir tenté un acte de sabotage, en 1956, et faire l’objet dans la foulée d’un simulacre de procès au nom de la raison d’État. Circonstances troubles qu’Hélier Cisterne aborde sous un angle intime, s’attachant tout particulièrement à l’histoire d’amour qui n’allait cesser d’unir Iveton à sa femme Hélène (Vicky Krieps), le couple faisant front dans l’adversité. De quoi donner à ce passionnant film de mémoire une vibration sensible, l’interprétation frémissante de son impeccable duo d’acteurs compensant les raideurs de la reconstitution historique.

De Hélier Cisterne. Avec Vicky Krieps, Vincent Lacoste, Jules Langlade. 1 h 35. Sortie: 06/04. (***)

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