Critique | Cinéma

[le film de la semaine] Chers camarades!, d’Andreï Kontchalovski: Novotcherkassk, juin 1962

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Andreï Kontchalovski revient sur un drame longtemps occulté par les autorités soviétiques dans une somptueuse fresque en noir et blanc.

Plus de 50 ans après Le Premier Maître, le film qui consacrait ses débuts au mitan des années 60, Chers camarades! voit le vétéran Andreï Kontchalovski témoigner d’une inspiration intacte. Le cinéaste russe, auteur notamment de Siberiade, mais aussi de films américains comme Maria’s Lovers ou Runaway Train, y revient sur un drame sanglant s’étant déroulé aux premiers jours de juin 1962 dans la petite ville de Novotcherkassk, dans le sud de l’Union soviétique. Tout commence lorsque, confrontés à une inflation des prix sans précédent décidée par l’administration Khrouchtchev doublée de la perspective d’une baisse des salaires, les ouvriers d’une entreprise ferroviaire décrètent l’impensable, une grève, bientôt suivie d’une manifestation.

Si les autorités communistes locales semblent rapidement débordées par la situation, celle-ci vire au chaos complet lorsque les responsables régionaux et des membres du KGB débarquent. Et d’ordonner que l’on ouvre le feu sur les manifestants, tout en veillant à effacer toute trace du massacre, la place où se sont déroulés les faits étant promptement regoudronnée, et les corps des victimes enterrés dans des fosses communes dans les campagnes avoisinantes. Une tragédie à laquelle assiste, impuissante, Lioudmila (Yulya Vysotsakya), une dignitaire de la section locale du PC peu soupçonnable de tiédeur à l’égard des consignes du parti, elle qui voue une admiration nostalgique à Staline. Mais qui, sa fille étudiante pouvant bien se trouver parmi les disparus, va remuer ciel et terre pour la retrouver, sollicitant l’aide de ses chers camarades, quand bien même cela serait contraire à la ligne qu’elle a toujours suivie sans sourciller…

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Une héroïne ambivalente

Dissimulée par les autorités soviétiques pendant 30 ans, la répression du mouvement social de Novotcherkassk devait faire 26 morts et 87 blessés. Serti dans un noir et blanc sublime, Chers camarades!, le film que consacre Konchalovsky à ces événements tragiques, s’emploie à restituer scrupuleusement la réalité de l’Union soviétique d’alors, avec son caractère aliénant: « Je pense, explique le réalisateur dans sa note d’intention, que les Soviétiques de l’après-guerre, ceux qui ont combattu pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la victoire, méritent d’avoir un film qui rende hommage à leur pureté et à la dissonance tragique qui a suivi la prise de conscience de la différence entre les idéaux communistes et la réalité qui les entourait. » Jetant un éclairage cru sur l’Histoire, le film ne verse pas pour autant dans le réquisitoire facile. À quoi le cinéaste a préféré l’ambivalence d’une héroïne dont le cheminement à tâtons s’assortit d’un dilemme moral croissant, dimension humaine conférant à Chers camarades! une force assurément peu banale…

Chers camarades!

Drame. D’Andreï Kontchalovski. Avec Julia Vysotskaya, Vladislav Komarov, Andrey Gusev. 2h20. Sortie: 22/09. ****

[le film de la semaine] Chers camarades!, d'Andreï Kontchalovski: Novotcherkassk, juin 1962

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