La La Land remet au goût du jour la comédie musicale

West Side Story. © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Avec La La Land, Damien Chazelle, réalisateur de Whiplash, rend hommage à la comédie musicale classique tout en la réinventant. Retour sur un genre ayant mis le baromètre au beau fixe sur Hollywood.

An American in Paris.
An American in Paris.© DR

Découvert lors de la dernière Mostra de Venise, La La Land n’a cessé depuis de susciter les superlatifs, valant au passage à la comédie musicale un regain d’intérêt aussi bienvenu qu’inattendu. Après avoir trusté les prix lors des Golden Globes, le film de Damien Chazelle, auréolé auparavant d’un succès surprise avec Whiplash, fait désormais, si l’on en croit la rumeur, figure de favori aux Oscars qui seront décernés le 26 février prochain. L’Académie s’est, il est vrai, toujours montrée friande du genre, elle qui couronna Broadway Melody de Harry Beaumont dès 1930, avant de sacrer, parmi d’autres, The Great Ziegfeld de Robert Z. Leonard, An American in Paris et Gigi de Vincente Minnelli, West Side Story de Jerome Robbins et Robert Wise, My Fair Lady de George Cukor, et l’on en passe, jusqu’au dispensable Chicago de Rob Marshall, en 2003. Le musical fait partie de l’ADN hollywoodien en effet, et cela depuis que The Jazz Singer entonna, en 1927, la révolution des « Talkies », le cinéma ne se mettant pas seulement à parler, mais aussi à chanter (et à danser) –Singin’ in the Rain de Stanley Donen et Gene Kelly (1952), sans doute le sommet du genre, y trouvait d’ailleurs son argument central.

S’il revendique également l’héritage d’un Jacques Demy, ayant posé on le sait, des Parapluies de Cherbourg aux Demoiselles de Rochefort, les bases d’un musical à la française, c’est dans une tradition typiquement américaine que s’inscrit Damien Chazelle avec son troisième long métrage. À compter de la fin des années 20, Broadway s’invite à Hollywood, en effet, et la comédie musicale essaime tous azimuts, connaissant un premier âge d’or. Revues de prestige, opérettes filmées… le musical s’impose comme une « enclave d’allégresse dans le système hollywoodien », suivant l’expression de Jean-Loup Passek, faisant voeu d’élégance, de légèreté et d’optimisme en contrepoint à la Grande Dépression assaillant l’Amérique. Si les intrigues sont souvent sommaires, qu’importe: icônes de l’époque, Fred Astaire et sa partenaire Ginger Rogers défient les lois de l’apesanteur pour la RKO au son des mélodies de Irving Berlin, Jerome Kern ou George Gershwin de Top Hat en Swing Time et autre Shall We Dance… Busby Berkeley, pour sa part, repousse les limites de l’extravagance dans les spectaculaires chorégraphies d’ensemble animant les productions Warner –42nd Street de Lloyd Bacon ou Gold Diggers of 1933, de Mervyn LeRoy, par exemple. De quoi inspirer au critique Barthélemy Amengual l’appréciation suivante: « Berkeley n’a pas inventé le genre -music-hall, comédie musicale, musical- qui allait le rendre illustre. Il l’a fait bondir dans la démesure et un lyrisme sublimement érotique qui n’appartient qu’à lui. »(1) Les frères Coen ne s’y tromperont d’ailleurs pas qui lui rendront hommage dans The Big Lebowski, avant d’en faire de même avec Esther Williams et ses Bathing Beauties dans Hail, Caesar!

La Mélodie du bonheur.
La Mélodie du bonheur.© DR

S’il connaît, dès les années 30, des fortunes diverses, faites de hauts et de bas, le musical n’en finit pas de se réinventer pour autant. Championne de natation (au même titre que Johnny Weissmuller dont Hollywood avait fait un Tarzan plus vrai que nature), Miss Williams est remarquée par la MGM qui, à compter de Bathing Beauty de George Sidney (1944) et son final éclaboussant, en fait la star de ses « Aqua-musicals » ponctués de somptueuses chorégraphies nautiques, Million Dollar Mermaid (1952), de LeRoy encore, constituant la quintessence du (sous-)genre.

Raffinement suprême

Entre-temps, le musical a retrouvé des couleurs, magnifiées par le Technicolor. Stanley Donen et Gene Kelly (On the Town, Singin’ in the Rain, It’s Always Fair Weather…) mais aussi l’incontournable Vincente Minnelli (The Pirate, An American in Paris, The Band Wagon, Brigadoon…) figurent au coeur du renouveau que connaît la comédie musicale au tournant des années 40 et 50, la MGM étant devenue, sous l’impulsion du producteur Arthur Freed, en fonction depuis The Wizard of Oz, en 1939, la maîtresse incontestée du genre. Si un Kelly règle avec maestria les pas de deux qu’il va ensuite sublimer à l’écran, Minnelli va, de son côté, prôner une stylisation à l’extrême s’exprimant dans les délires chromatiques d’une suprême élégance. Jamais le musical n’a atteint un tel degré de raffinement, comme en attestent Singin’ in the Rain ou The Band Wagon (Tous en scène), chefs-d’oeuvre absolus explorant l’univers du spectacle et une gamme d’émotions et de sentiments divers comme pour mieux exploser en une fantasmagorie de couleurs et de chorégraphies millimétrées, portées, tant qu’à faire à l’occasion, par la divine Cyd Charisse, dont on disait qu’elle avait les plus belles jambes du monde…

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Pour autant, le phénomène de désaffection frappant les salles de cinéma suite à l’apparition de la télévision n’épargne pas la comédie musicale, en dépit de tentatives pour se plier à l’air du temps -postulat valant du Jailhouse Rock de Richard Thorpe, avec le King Elvis, aux Saturday Night Fever et Grease surfant sur la vague disco des années 70. Il n’en va pas autrement, du reste, de West Side Story de Jerome Robbins et Robert Wise (1961), rejouant Roméo et Juliette dans les rues de New York, la période étant faite de superproductions censées damer le pion à la concurrence, de Gigi, de Vincente Minnelli, à My Fair Lady, de George Cukor, sans oublier The Sound of Music, de Robert Wise. Le déclin du musical est bien là pourtant, inexorable, qu’entrecoupent des essais isolés, qui l’installent à l’ère moderne voire postmoderne, parfois couronnés de succès d’ailleurs: Milos Forman revisite l’utopie hippie dans Hair; Bob Fosse inscrit la comédie musicale dans l’Allemagne pré-nazie à la faveur de Cabaret (manière aussi de souligner que la frivolité que l’on prête au genre n’est pas nécessairement synonyme d’insignifiance), huit Oscars, mais pas celui du meilleur film, à la clé; Sidney Lumet revisite The Wizard of Oz dans The Wiz; Francis Ford Coppola fantasme le musical dans One from the Heart; Spike Lee s’y essaie dans School Daze; Martin Scorsese lui rend hommage dans New York, New York

D’autres, et non des moindres, suivront, plus ou moins inspirés: Rob Marshall (Chicago, Nine, Into the Woods) ou Tom Hooper (Les Misérables) en mode pompier; Whit Stillman (Damsels in Distress) en une vision décalée; Tim Burton (Sweeney Todd) en version gothique; Julie Taymor (Across the Universe) à l’ombre des Fab Four; Baz Luhrmann (Strictly Ballroom, Moulin Rouge) toute extravagance dehors; Christophe Lourdelet et Garth Jennings, tout récemment encore, dans les envolées animées de Sing. Quant à Damien Chazelle, avec son La La Land vintage et moderne à la fois, c’est comme s’il avait rendu à la comédie musicale son attrait et son élan irrésistibles. Pour lui valoir, qui sait, des lendemains qui chantent à nouveau…

(1) POSITIF N°437/438, JUILLET 1997.

4 Musicals incontournables

Top Hat (Le danseur du dessus), de Mark Sandrich, 1935.

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Danseur d’un show musical londonien, Jerry Travers tombe raide amoureux de Dale Tremont, un mannequin rencontré fortuitement. Mais si elle n’est pas insensible à son charme, elle le prend pour le mari de sa meilleure amie. Un argument de vaudeville pour une délicieuse comédie sophistiquée portée par les chansons d’Irving Berlin et la grâce du mythique duo Fred Astaire-Ginger Rogers (dix films ensemble!), virevoltant devant la caméra de Mark Sandrich. Un concentré de bonheur…

Singin’ in the rain (Chantons sous la pluie), de Gene Kelly et Stanley Donen, 1951.

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Deux ans après le triomphe de On the Town, la même équipe -le producteur Arthur Freed, les réalisateurs Stanley Donen et Gene Kelly et les scénaristes Betty Comden et Arthur Green- donne au musical son classique définitif, Singin’ in the Rain. Le passage, parfois cruel, du cinéma muet au sonore offre sa toile de fond au récit, emmené d’étourdissante façon par Gene Kelly, Donald O’Connor et Debbie Reynolds, avec encore l’appoint de Cyd Charisse pour une séquence inoubliable. On ne s’en lasse pas…

The Band Wagon (Tous en scène), de Vincente Minnelli, 1953.

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Sous l’égide de la MGM et du producteur Arthur Freed toujours, Vincente Minnelli allait donner au musical quelques-uns de ses plus beaux fleurons. Ainsi de The Band Wagon, associant une ex-étoile de films musicaux (Fred Astaire) et une jeune ballerine en pleine gloire (Cyd Charisse) dans un spectacle de Broadway confié à un metteur en scène prétentieux. Mal engagée, l’affaire débouche sur un feu d’artifice, la virtuosité de Minnelli éclatant dans les numéros d’anthologie que restent Triplets ou Girl Hunt. Un must.

Cabaret, de Bob Fosse, 1972.

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Changement d’époque, mais aussi de ton avec Cabaret, musical « moderne » réalisé par le chorégraphe Bob Fosse en 1972. Soit, dans le Berlin du début des années 30, la relation entre Sally Bowles (Liza Minnelli), chanteuse de cabaret rêvant d’un avenir de star, et Brian Roberts (Michael York), un jeune étudiant anglais, bientôt rattrapés par le tourbillon de l’Histoire. Traçant le portrait de l’Allemagne en proie à la montée du nazisme, un film d’une saisissante noirceur, où grincent les numéros du Kit Kat Club. Fort.

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