Que reste-t-il du lien entre les parents et leurs enfants lorsque le temps a passé? Jim Jarmusch explore la question dans Father Mother Sister Brother, un triptyque à l’humour pince-sans-rire, Lion d’or à Venise.
Par Dave Mestdach, à Venise
Father Mother Sister Brother
Dramédie de Jim Jarmush. Avec Tom Waits, Adam Driver, Charlotte Rampling. 1h51.
La cote de Focus: 3/5
Jim Jarmusch est de retour, avec le plus prestigieux prix de sa carrière (le Lion d’or à Venise), pour l’un de ses films à sketchs dont il a le secret, où une poignée de récits distincts font histoire commune. Le film ne déplaît pas, mais ne surprend pas non plus. Ici, un père feint la sénilité auprès de ses enfants trentenaires qui cherchent à se poser sans s’imposer la charge de ce parent récalcitrant. Une mère engoncée dans ses principes échoue à dissiper le relent de toxicité qui pèse sur sa relation avec ses deux filles adultes. Deux jeunes Américains à Paris, un frère et une sœur, chérissent une dernière fois l’appartement où ils ont grandi, et la trace que leurs parents y ont laissée. Le cruel constat que semble dresser ce triptyque est qu’il est bien difficile d’aimer des parents vivants, mais qu’il est plus aisé de les aimer morts. Haut les cœurs.
A.E.
Que Jim Jarmusch ait remporté le Lion d’or précisément avec Father Mother Sister Brother a sans doute une saveur d’autant plus douce pour le réalisateur abonné à la compétition à Cannes mais qui en a été congédié sans ménagement l’an dernier. De Dead Man (1995), son western-requiem en noir et blanc avec Johnny Depp, à Ghost Dog: The Way of the Samurai (1999), film noir zen avec Forest Whitaker en tueur à gages taciturne, de sa ballade de vampires mélancoliques Only Lovers Left Alive (2013) à Paterson (2016) avec Adam Driver en poète du quotidien: autant de films qui furent présentés en première à Cannes et qui ont fait de Jarmusch le hors-la-loi poétique du cinéma d’auteur américain. Mais Father Mother Sister Brother a dû chercher refuge ailleurs. Venise l’a heureusement accueilli.
Trois variations
Le pitch? Trois récits, trois villes, trois familles qui luttent avec le deuil, la vieillesse et les problèmes qui couvent entre parents et enfants. Un frère (Adam Driver) et une sœur (Mayim Bialik) adultes rendent visite à leur père célibataire (Tom Waits) dans le New Jersey. Deux sœurs brouillées (Cate Blanchett et Vicki Krieps) boivent le thé avec leur mère (Charlotte Rampling) à Dublin. Des jumeaux (Indya Moore et Luka Sabbat) visitent l’appartement parisien de leurs parents décédés récemment. Trois variations sur les mêmes questions: qui sont vraiment nos parents et pourquoi cela reste-t-il un tel mystère?
Jarmusch, 72 ans et pas d’enfant, sourit lorsqu’il aborde cette question. «Les gens disent souvent qu’il ne se passe rien dans mes films, mais les pauses sont pour moi comme les silences en musique: les notes qui ne sont pas jouées laissent les autres résonner. Beaucoup de choses se révèlent dans l’inconfort, les silences, les pauses. C’est pour cette raison que j’y dirige ma caméra.»
Son minimalisme –cette manière calme, presque zen, de regarder et de promouvoir les petits gestes au rang de rituels– n’est pas une pose, mais un héritage. «J’ai grandi à Akron, dans l’Ohio. Enfant, je regardais surtout des films de monstres, jusqu’à ce que ma mère, qui était critique de cinéma et de théâtre pour un journal local, m’emmène voir Thunder Road, un film policier avec Robert Mitchum. Ma tête a quasiment explosé. Plus tard, quand j’étais étudiant à Paris, j’ai découvert la Cinémathèque française. Des films japonais, indiens, Mikio Naruse, Robert Bresson, Carl Theodor Dreyer, Yasujirō Ozu. C’étaient d’autres rythmes qu’Hollywood. C’est alors que j’ai réalisé que le cinéma est comme la musique: parfois silencieux, parfois dynamique.»
«Il y a des anecdotes sur ma propre famille dans le film, mais ce n’est pas un film autobiographique.»
Ce qui fascine le plus Jim Jarmusch –qui a commencé sa carrière à la fin des années 1970 dans le New York de la no wave et des night-clubs du downtown–, c’est à quel point nous savons peu de choses sur les personnes qui nous ont élevés. «Les familles sont compliquées. Je ne voulais pas les présenter comme bonnes ou mauvaises, ça ne m’intéresse pas. Je voulais seulement observer. C’est vrai qu’on découvre des choses sur ses parents après leur mort. J’ai perdu mes deux parents il y a déjà un moment. Il y a des anecdotes sur ma propre famille dans le film, mais ce n’est pas un film autobiographique. Je ne sais pas pourquoi je l’ai écrit. Je ne suis pas analytique sur ce que je fais, je travaille de manière intuitive. Je porte souvent des idées en moi pendant des années, et ensuite j’écris le film très vite. Ces idées-là, je ne les ai portées que quelques mois, et j’ai écrit le scénario en trois semaines.»
Grands noms
Dans la première partie du triptyque de Jarmusch, Tom Waits interprète un père à la fois charmant, rusé et peu fiable, un rôle que le célèbre barde incarne avec une élégance effilochée. Le choix de Waits n’est pas dû au hasard: c’est l’un des compagnons les plus fidèles de Jarmusch, depuis son road movie Down by Law (1986), sa mosaïque Coffee and Cigarettes (2003) et sa comédie de zombies The Dead Don’t Die (2019). «C’est toujours formidable de travailler avec Tom, dit Jarmusch. Il m’a encore appelé hier: « Finalement, il semble que le film n’est pas si merdique », m’a-t-il dit après avoir lu les premières critiques (rires). Tom est comme un frère. Nous avons vécu tellement de choses bizarres ensemble.»

Le deuxième segment de son film est porté par deux actrices iconiques: Cate Blanchett et Charlotte Rampling. Blanchett joue Timothea, une fille légèrement névrosée qui garde ses émotions dans une petite boîte hermétiquement fermée. Rampling est la matriarche guindée qui ne reçoit ses filles qu’une fois par an pour le thé, avec un sourire aussi imprévisible que la météo irlandaise. Jarmusch est visiblement fier de son casting de stars. «Comment se fait-il que je travaille souvent avec de grands noms hollywoodiens, alors que j’ai à peine le budget pour payer le catering? Ils semblent aimer entrer dans mon univers. Je pense que c’est parce que j’aime vraiment travailler avec eux et que je les apprécie réellement. Comme personnes, comme artistes. Je n’ai généralement pas peur d’aborder des gens connus. Sauf à l’époque, avec Robert Mitchum (NDLR: icône de l’âge d’or d’Hollywood, connu pour ses films noirs). C’était intimidant. Pendant le tournage de Dead Man, je me disais parfois: « Holy shit, c’est Robert Mitchum! Et c’est toi qui le mets en scène! ».»
Le réalisateur se lève, s’étire, regarde la lagune. «Vous savez, je regarde mes films une fois dans un festival, et une fois incognito avec un public qui a payé sa place. Ensuite, plus jamais. Faire des films est incroyablement éprouvant. Quand c’est terminé, je dis: « Va maintenant dans le monde. Je ne peux plus te changer. Adieu. »»
Les autres sorties ciné de la semaine
Louise
Drame de Nicolas Keitel. Avec Diane Rouxel, Salomé Dewaels, Cécile de France. 1h48.
La cote de Focus: 2,5/5
Marion fuit son foyer alors qu’elle entame tout juste son adolescence. Quinze ans plus tard, la jeune femme croit retrouver la trace de sa mère et de sa sœur. Hésitant à renouer avec elles, elle s’immisce petit à petit dans la vie des deux femmes. Photographe, elle fait miroiter à Jeanne, jeune chanteuse débutante, un portrait dans un magazine, le prétexte idéal pour en savoir plus sur sa vie, jusqu’à s’inviter chez elle pour rencontrer sa mère. Ce petit jeu de dupes finira par mettre au jour la complexité de relations familiales balafrées par la violence des hommes. Oscillant entre thriller et mélodrame, Nicolas Keitel force sur le pathos et impose à ses personnages des trajectoires qui semblent au service de son message, parfois au détriment de la vraisemblance psychologique de leurs choix. On retiendra cependant la performance des comédiennes, notamment de la jeune Belge Salomé Dewaels.
A.E.
Eternity
Romance fantastique de David Freyne. Avec Elizabeth Olsen, Miles Teller, Callum Turner. 1h54.
La cote de Focus: 3/5
Le bon vieux couple ou la passion des premières fois? C’est peu ou prou le dilemme philosophique auquel est confrontée Joan (Elizabeth Olsen) lorsqu’elle arrive dans l’Au-delà, et qu’elle doit choisir quel amant devra l’accompagner pour l’éternité: Larry (Miles Teller), son mari lourdingue avec qui elle a vécu 65 ans, ou le beau Luke (Callum Turner), son premier amour mort à la guerre. Un triangle amoureux tout à fait ordinaire, mais ancré dans un contexte extra-ordinaire.
Avec sa vision d’un monde des morts sous forme de dédale bureaucratique régi par un protocole aussi absurde qu’hilarant, Eternity propose un univers inventif et charmant, surtout par rapport à son modeste budget. La dernière partie, qui vire au mélodrame sirupeux, perd en inspiration mais ne gâche pas la joliesse de l’ensemble. Idéal pour débuter l’année avec légèreté.
J.D.P.

