Femmes et cinéma (1/6): Alice Guy, pionnière et modèle

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Succès fou, injuste oubli, redécouverte tardive: Alice Guy, la première femme cinéaste de l’Histoire, aura tout connu.

Femmes et cinéma (1/6): Alice Guy, pionnière et modèle

Elle fut la toute première femme à réaliser des films. À les écrire, aussi. Et à diriger artistiquement la production entière d’une grande compagnie comme Gaumont. Elle a connu le succès public et la célébrité en France, puis aux États-Unis, avant de tomber dans un oubli sans aucun doute lié à son sexe. Alice Guy est aujourd’hui honorée pour son apport majeur au 7e art. Martin Scorsese s’en est mêlé, des documentaires ont fleuri comme encore tout récemment au Festival de Cannes l’excellent Be Natural: The Untold Story of Alice Guy-Blaché (1) de Pamela B. Green. Un demi-siècle après sa mort et 122 ans après la projection de son premier film La Fée aux choux, la cinéaste française mérite une reconnaissance dont les histoires du cinéma l’ont scandaleusement longtemps exclue. Son plus grand succès français, La Naissance, la Vie et la Mort du Christ (1906), ayant été erronément attribué par la plupart des grands historiens à… un homme, son assistant Victorin Jasset! Une femme réalisatrice? À la naissance du cinématographe? Vous n’y pensez pas!

Alice Guy, sur le tournage d'un de ses films américains (My Madonna), sorti en 1915.
Alice Guy, sur le tournage d’un de ses films américains (My Madonna), sorti en 1915.

La fée du cinéma

« Il n’y a pas de films de femmes ni de films d’hommes. Il n’y a que des films. » La phrase est de Nelly Kaplan, réalisatrice de l’éminemment subversif La Fiancée du pirate (1969) et féministe d’une infatigable ardeur. Parler aujourd’hui de « films de femmes » est enfermer, parler de manière réductrice. Autre chose est de célébrer la pionnière que fut Alice Guy! À 23 ans seulement, celle qui occupait un emploi de secrétaire dans la société de Léon Gaumont était la première femme à tourner un film -le deuxième film scénarisé de l’Histoire (après L’Arroseur arrosé des frères Lumière). Son patron avait accepté qu’elle mette en oeuvre ses envies de réalisation, « à condition que son travail de bureau n’en souffre pas« … La Fée aux choux (en 1896, le film mettait en scène dans un jardin une fée extrayant, pour un jeune couple amoureux, des bébés d’un potager de choux géants. Un grand succès avec ses 80 copies vendues!) allait vite faire des petits, au rythme d’une vingtaine de films par an de 1897 à 1899, puis d’une quarantaine en 1900. Alice remplissant par ailleurs les fonctions de directrice artistique pour « les vues animées de fiction », un poste qu’elle occupera de 1896 à 1907, lançant notamment de futurs réalisateurs de poids tel Ferdinand Zecca (qui quittera Gaumont pour son grand concurrent Pathé) et surtout Louis Feuillade, le futur auteur de la géniale série des Fantômas dans les années 1910.

La Fée aux choux
La Fée aux choux

Avec sa durée peu banale de 34 minutes (pour un ordinaire de 5 ou 6 minutes maximum), ses 25 décors différents et ses figurants par centaines, La Naissance, la Vie et la Mort du Christ n’est pas seulement le plus spectaculaire et le plus rentable des films de sa période française; ses cadrages sophistiqués, son utilisation de la profondeur de champ (une action située à l’arrière-plan ajoutée à celle figurant à l’avant-plan), le choix aussi de certains décors naturels, hors-studio, en font une expression éloquente du goût de sa réalisatrice pour l’expérimentation. Mais Alice Guy ne donne pas, sinon, dans le spectacle édifiant! Son inspiration l’a très vite menée vers la farce burlesque, bien avant Mack Sennett, Charlie Chaplin et Buster Keaton. Et ce dès Les Cambrioleurs (1988) et jusqu’au formidable La Course à la saucisse (1907), où un chien chapardeur déclenche une poursuite effrénée, en passant par Madame a des envies de 1906 et sa femme enceinte concrétisant ses désirs irrésistibles au grand effroi d’un mari dépassé. Le comique se double souvent de satire sociale, comme dans Une femme collante (1906) ou Le Frotteur et La Glu (1907) où des bourgeois subissent les assauts burlesques de prolétaires farceurs, volontaires ou non. Le Lit à roulettes (1907 aussi) débutant par une expulsion de locataire et s’achevant en immense pied de nez avec la charge en pleine rue de l’expulsé sur son lit et visant des policiers qui tombent comme un jeu de quilles! Dans un registre nettement plus dramatique, Sur la barricade (1907 encore) évoque une révolte populaire réprimée à coups de fusil par les forces de l’ordre. Allusion probable à la Commune et indice de sympathies anarchistes que la réalisatrice ne confirmera jamais ouvertement. Alice Guy aime encore filmer la danse, notamment celles, « serpentines », que lança Loïe Fuller. Et signer, avec Les Résultats du féminisme (1906), une comédie jouissive où les rôles masculins et féminins se voient inversés. Elle tourne aussi, avec le chanteur Félix Mayol, des clips musicaux avant l’heure, utilisant un procédé de cinéma sonore développé sous sa supervision par la société Gaumont: le Chronophone.

La Naissance, la Vie et la Mort du Christ
La Naissance, la Vie et la Mort du Christ

L’Amérique, du triomphe à la ruine

Si ce système basé sur la synchronisation d’un disque gravé avec la pellicule se révélera invendable à grande échelle, il aura un impact décisif sur la vie d’Alice. Gaumont l’enverra d’abord en faire la promotion à Berlin, où elle rencontrera son mari Herbert Blaché, opérateur caméra et responsable de l’antenne locale, puis aux États-Unis où le couple s’installera et où s’épanouira la carrière américaine de la réalisatrice. On ne parle pas encore de films mais de « photodramas ». Et tout se passe sur la côte Est. La migration vers Hollywood ne se fera que plus tard, et c’est à Flushing (quartier du Queens, à New York), puis à Fort Lee dans le New Jersey, qu’Alice Guy-Blaché installera puis agrandira ses propres studios, baptisés Solax. Elle y tournera tout au long des années 1910, collaborant spécialement -cinq films ensemble dont The Tigress– avec l’actrice Olga Petrova (2), première star de l’écran et féministe de choc qui n’acceptait que des personnages indépendants et forts. Féministe, Alice le fut aussi, prônant l’égalité des sexes et le vote des femmes dès 1912. Cette année-là, elle est la seule femme aux États-Unis à gagner plus de 25.000 dollars… Sur ses plateaux de tournage, Alice Guy installe un grand panneau destiné à ses comédiens et qui dit « Be natural« . Le jeu dramatique, trop souvent théâtral et outrancier, en subira une évolution salutaire, ouvrant la voie aux gros plans qu’Alice ne manquera pas d’explorer. Falling Leaves (1912), un de ses plus beaux mélodrames, exprime son attachement à la famille, aux enfants. Mais en 1917, elle se retrouve seule avec les siens, trahie par un mari qui la quitte pour une jeune actrice… après l’avoir ruinée. Elle reviendra en France, habitera un temps en Belgique, vivra de récits publiés souvent sous un pseudonyme masculin (Antoine Guy) et écrira ses mémoires dont aucun éditeur ne voudra. Tombée dans l’oubli, Alice Guy nous a quittés en 1968, à l’âge de 94 ans. Quatre ans après qu’un Belge, Victor Bachy, l’ait interviewée pour ce qui allait devenir le premier livre consacré à cette artiste exceptionnelle. Le chemin vers une postérité injustement niée pouvait enfin s’ouvrir…

(1) Son nom de femme mariée (à Herbert Blaché) est parfois préféré à son nom de jeune fille, par les auteurs américains surtout.

(2) Née en 1884 à… Liverpool, de son vrai nom Muriel Harding.

Pionnières à Hollywood

Melanie Benjamin retrace, dans une fiction ultra documentée, l’amitié hors norme qui devait unir l’écrivaine Frances Marion à l’actrice Mary Pickford.

Femmes et cinéma (1/6): Alice Guy, pionnière et modèle
© Getty Images

La première, Frances Marion, de son vrai nom Marion Benson Owens, fut l’une des scénaristes les plus en vue de son temps, la première femme à obtenir l’Oscar de la meilleure adaptation (pour The Big House de George W. Hill, en 1930), avant de récidiver deux ans plus tard pour The Champ de King Vidor. La seconde, Mary Pickford, née Gladys Louise Smith, fut promptement consacrée « petite fiancée de l’Amérique », avant de donner au terme de star tout son éclat, triomphant à l’écran de The Poor Little Rich Girl à Coquette –sa gloire, cependant, ne survivrait guère au parlant-, non sans avoir cofondé au passage, en 1919, les studios United Artists en compagnie de Douglas Fairbanks (son mari à la ville), Charlie Chaplin et D.W. Griffith. Femmes indépendantes dans un monde d’hommes, elles allaient nouer une amitié hors norme que s’emploie aujourd’hui à faire revivre Melanie Benjamin (à qui l’on devait déjà Les Cygnes de la Cinquième Avenue, autour de Truman Capote) dans un Hollywood Boulevard à deux voix. Manière, écrit-elle, de  » saluer des femmes courageuses à qui l’on doit la création de Hollywood tout autant qu’à Louis B. Mayer ou Sam Goldwyn, et qui ont ouvert la voie aux femmes qui travaillent de nos jours dans le cinéma » .

Hollywood Boulevard, de Melanie Benjamin, Éditions Albin Michel, 510 pages.
Hollywood Boulevard, de Melanie Benjamin, Éditions Albin Michel, 510 pages.

Les seules filles sur la photo

Fiction ultra documentée, le roman s’attarde longuement sur leur collaboration -Marion devait signer de nombreux scénarios pour Pickford, de The Foundling d’Allan Dwan, en 1915, à Secrets, son dernier rôle, pour Frank Borzage, en 1933- tout en confrontant leur complicité, humaine comme créative, aux aléas et aux exigences de la célébrité. Au-delà de cette relation, tumultueuse, c’est à la naissance d’une industrie, voire même d’un monde, que l’on assiste, l’auteure réussissant à restituer avec talent l’effervescence qui s’empara alors de Hollywood. Et cela, du jour où, débarquant de San Francisco, Frances Marion s’entend dire par une logeuse  » Nous ne prenons pas le cinéma », le terme, suspicieux, désignant une catégorie de gens et non un art qui n’en était encore qu’à ses balbutiements, à cet autre où, accompagnée de Mary Pickford, elle découvre The Birth of a Nation, de D.W. Griffith, le cinéma s’en trouvant propulsé dans une autre dimension. La suite n’est pas moins passionnante, qui convoque des seconds rôles prestigieux -Chaplin et Fairbanks, bien sûr, mais encore Erich von Stroheim, Mabel Normand, Gloria Swanson, Harold Lloyd, Rudolph Valentino et Greta Garbo-, tous happés par la révolution du 7e art. Elle retrace aussi le combat opiniâtre de ces deux femmes pour s’imposer dans un microcosme largement masculin -les pages consacrées à la projection de The Poor Little Rich Girl aux dirigeants du studio sont, à cet égard, particulièrement révélatrices-, l’une et l’autre gagnant toutefois leur indépendance quitte à en payer le prix, pionnières de Hollywood et, partant, « seules filles sur la photo« …

J.F. Pl.

À voir et à lire

Femmes et cinéma (1/6): Alice Guy, pionnière et modèle

En DVD, il faut découvrir chez Doriane Films et dans un beau boîtier art déco huit films (américains) d’Alice Guy et le documentaire Looking for Alice. Kino a édité aux États-Unis et sous le titre Gaumont Treasures un coffret de trois disques dont l’un est consacré à la réalisatrice (les deux autres sont dédiés à Louis Feuillade et Léonce Perret). Chez Lobster, on découvrira un autre coffret, Les Pionnières du cinéma, contenant quatre disques et proposant des films d’Alice Guy mais aussi de Lois Weber, Germaine Dulac et quelques autres figures féminines marquantes des premières décennies du 7e art. La plus vaste collection de ses oeuvres s’offre au regard sur les deux DVD du premier volume (1897-1913) de la série Gaumont le cinéma premier. Une édition superbe, parue en 2008 et encore disponible à l’achat.

Côté documentaires, outre le Looking for Alice précité, on regardera utilement le film canadien The Lost Garden, the Life and Cinema of Alice Guy-Blaché (visible sur Internet). Et côté livres, outre le roman biographique d’Emmanuelle Gaume Alice Guy, la première femme cinéaste de l’Histoire (chez Plon), on pourra lire Alice Guy, pionnière du cinéma de Daniel Chocron (Le Jardin d’Essai) et surtout le premier livre consacré en français à la réalisatrice: Alice Guy-Blaché, la première femme cinéaste du monde, du Belge Victor Bachy (Institut Jean Vigo). Sans oublier bien sûr les Mémoires de l’artiste, préfacés par Martin Scorsese et parus chez Autists Artists Associat Edition.

L.D.

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