« En Tunisie, on a gagné une liberté d’expression qu’on ne peut plus nous retirer! »

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Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Avec Hedi, Mohamed Ben Attia signe un film en prise sur la réalité tunisienne, à travers le portrait d’un jeune homme qu’une histoire d’amour va sortir de sa passivité…

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Film en prise subtile sur la réalité tunisienne, Hedi de Mohamed Ben Attia, devait faire forte impression lors de la dernière Berlinale, où il allait glaner le prix de la meilleure première oeuvre, doublé de celui d’interprétation masculine pour Majd Mastoura, tout simplement magistral dans le rôle-titre. Soit un jeune homme sans histoire suivant sans sourciller la voie que d’autres ont tracée pour lui, jusqu’au jour où, sur le point de se marier dans le respect des traditions, il rencontre Rim, une jeune femme dont la liberté aura le don de le séduire. « Ma première envie, commence le réalisateur, c’était de raconter le parcours d’un type pouvant paraître banal, sans problème apparent. Je voulais toucher à un profil où les choses apparaissent simples, à tel point que l’actrice jouant le rôle de sa mère m’a dit, à la lecture du scénario: « Je ne comprends pas pourquoi ce type éprouve un malaise: il a une fille qu’il aime, qui est belle, il a les moyens, il a un travail, pourquoi se sent-il mal? » Mais le parti pris était de raconter qu’au-delà de cette fausse banalité se cache un malaise, qui va nous amener à faire des choix. S’y est greffée l’envie de raconter une histoire d’amour toute simple. Bizarrement, on a beaucoup manqué d’amour après la révolution, parce qu’elle nous a permis de nous découvrir, d’enlever le voile, révélant des choses parfois ambiguës. Les différences et les tensions sont montées à la surface, on ne s’acceptait pas toujours. J’ai voulu raconter cette situation à travers une histoire d’amour qui soit révélatrice de la personnalité d’Hedi, et qu’il y ait ce parallèle entre le pays et lui. »

Le calme avant la tempête

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À travers Hedi, c’est en effet la société tunisienne d’après la révolution, la chute de Ben Ali et le Printemps arabe qu’évoque Ben Attia, préférant toutefois l’allégorie à l’approche frontale. Et le jeune homme de cristalliser les courants continuant de traverser la jeunesse locale. Le patronyme du protagoniste central est, du reste, tout sauf anodin, Hedi signifiant « tranquille » ou « serein », soit la situation dans laquelle il se trouve au début de l’histoire, incarnation du « calme avant la tempête ». Le titre original du film, à savoir Inhebbek Hedi, y ajoute un double sens, puisqu’il peut se traduire par « Je t’aime Hedi », mais aussi par « Sois tranquille », laissant ouvert le champ des interprétations. « Hedi n’est pas un film pessimiste, souligne à cet égard Mohamed Ben Attia. Il est faux de dire que les choses n’ont pas évolué en Tunisie. Un élément fondamental a radicalement changé: nous avons gagné une liberté d’expression dont il est inimaginable qu’on nous la retire désormais, et ce, quelle que soit la situation présente. Mais il est vrai que les choses stagnent sur le plan économique et politique, et que les régions qui avaient entamé la révolution parce qu’elles se sentaient démunies ou délaissées le sont encore plus. Pour ce qui est du film, à travers cette relation, Hedi arrive à comprendre un peu ce qu’il est, ses rêves mais aussi ses limites. Et surtout, à comprendre ce qu’il ne peut pas être, une source de soulagement, à l’opposé d’un quelconque défaitisme. »

Si elle agit tel un catalyseur pour Hedi, sa rencontre avec Rim libère également le film, qui gagne là un horizon amoureux bercé d’une douce et sensuelle euphorie. S’inquiète-t-on d’éventuelles tentatives de censure que Mohamed Ben Attia répond par la négative: « Pas du tout. Même sous Ben Ali, la seule censure qui existait était politique. Elle n’était pas négligeable, puisqu’il ne fallait pas parler du régime et, du coup, on ne pouvait pas aborder de nombreux sujets sociaux. Mais on pouvait montrer des scènes d’amour, de la nudité, de l’alcool, il est bon de le rappeler pour recadrer les choses. Une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de montrer les scènes d’amour, c’est que dans les derniers films qu’on a vus, la sexualité était souvent liée à la violence, l’inceste ou un viol, et un amalgame a pu se faire au risque que le public assimile la sexualité dans le cinéma tunisien à quelque chose de vulgaire et de tendu. J’ai voulu, par ce traitement naïf, montrer que c’était non seulement sain, mais aussi tout à fait beau de s’embrasser sur la bouche et de faire l’amour quand on s’aime… »

Le film y puise une part de son énergie, une autre tenant à la manière dont la caméra serre Hedi au plus près -« Je voulais créer une empathie entre le spectateur et le personnage pour qu’on partage ce qu’il ressent.L’idée était de fuir tout artifice ou toute sophistication dans la mise en scène pour aller à l’essentiel, à l’épure, d’être minimalistes dans nos choix, tant dans les décors que dans les vêtements pour laisser vivre les personnages et leur jeu. Je me suis davantage concentré sur le jeu et les choix de mise en scène que sur la sophistication, en veillant à être le plus sincère possible, sans aller nécessairement vers quelque chose qui doit plaire ou être joli, mais en restant le plus proche de nos intentions, l’idéal étant d’arriver à toucher les spectateurs par cette simplicité. » Tout rapprochement avec les frères Dardenne ne serait nullement fortuit, ces derniers apparaissant d’ailleurs au générique au titre de coproducteurs. « Dora Bouchoucha, ma productrice, les connaissait un peu. Je suis fan, pas au point de vouloir les copier, mais j’ai beaucoup de respect pour eux. On reste toujours influencé par ce que l’on voit, même inconsciemment. Dora leur a envoyé le scénario, et la simplicité, le parallèle et l’idée de raconter cette histoire sans aborder la révolution frontalement leur ont plu. Ils ont vu Selma, mon dernier court métrage, et cela les a convaincus de me suivre dans l’aventure… »

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