« En France, on va voir ce que la colère des laissés-pour-comptes peut provoquer »

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Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Rachid Djaïdani emmène sur la route deux victimes du modèle ultra-libéral. Son Tour de France veut faire rire mais aussi réfléchir, pour réunir deux mondes en mal de respect.

Si le personnage joué par Gérard Depardieu dans Tour de France utilise une truelle à la place d’un pinceau pour peindre des paysages, c’est en clin d’oeil au premier métier du réalisateur du film. Car Rachid Djaïdani a travaillé comme maçon dès son adolescence dans une cité des Yvelines, près de Paris. Mais c’est aussi pour célébrer la noblesse d’une France ouvrière laissée pour compte, se sentant désormais aussi frustrée que cette jeunesse issue de l’immigration qu’incarne dans le film Sadek, le rappeur, pour ses débuts à l’écran. Tour de France, c’est ça: l’improbable mais très significative rencontre de deux Frances qui se retrouvent face à face, tout en bas d’une société qui a pris le grand risque politique de les ignorer, de les mépriser même. Et d’où montent à présent la grande délinquance et le radicalisme religieux pour les uns, le vote à l’extrême droite pour les autres… Rachid Djaïdani a voulu toucher, amuser mais aussi faire oeuvre utile en confrontant Serge, le prolo blanc dont le fils s’est converti à l’islam, et Far’Hook, qui rappe sous sa casquette rouge les mots de la révolte.

Free style

Rachid Djaïdani, le réalisateur.
Rachid Djaïdani, le réalisateur.© DR

Son premier contact avec le monde du cinéma, il l’a connu à 20 ans, quand son beau-frère et lui ont été engagés comme agents de sécurité sur le plateau d’un film qui se tournait durant deux mois à Chanteloup-les-Vignes. Ce film, c’était La Haine… Devenu boxeur (champion d’Ile-de-France) avant de revenir vers les caméras en tant qu’acteur (Ma 6-T va crack-er), Djaïdani puisa dans son expérience des cités la matière d’un premier roman, Boumkoeur (1). Il en a écrit trois autres depuis, et réalisé plusieurs courts métrages avant de passer au long avec Rengaine, vu à Quinzaine des Réalisateurs en 2012. Celui qui se présente comme « maçon et poète » avait tourné son premier vrai film « en mode free style, sans respecter aucune règle et en accueillant tous les accidents« . Son « road trip » Tour de France, il l’a par contre entièrement écrit, car il avait deux ou trois choses à y dire… Assumant ses doutes (« Je dois apprendre mon métier« ) et même ses erreurs de néophyte (c’était son premier tournage avec une équipe professionnelle), il n’a pas voulu sacrifier sa vision personnelle aux données techniques. « Quand tout le monde s’arrêtait à l’heure de manger, si la lumière était belle et l’envie présente, je disais « Bon appétit les frères! Mangez bien » et je prenais mon GSM, je me promenais et je faisais mes petits plans… Parce que j’ai ma vision, parce que c’est elle qui m’a sauvé. » D’ailleurs, Tonton lui donnait raison. Tonton, c’est Gérard Depardieu, tel qu’il le désigne affectueusement. « Quand les techniciens me bombardaient de conseils, il m’a dit: « Ne les écoute pas, mon garçon! Ils n’ont rien compris à ta poésie! Suis ton coeur… » » Rachid a écouté les conseils de son aîné. Jusqu’à ressortir la caméra et tourner de nouveaux plans « à la sauvage », hors cadre règlementaire, quand il s’est avéré au montage qu’il manquait quelque chose à la matière filmée.

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Rachid Djaïdani n’aurait jamais osé rêver du géant Depardieu pour le rôle de Serge (« Je suis tout petit, de quel droit j’aurais fait ça? Ç’aurait été tellement prétentieux!« ). C’est Hassan Guerrar, attaché de presse de Rengaine et ami de l’acteur, qui a suggéré puis organisé une rencontre. « Je lui ai dit: « T’es sérieux? » Une semaine plus tard, on est avec Tonton, chez lui, raconte le réalisateur avec encore des étoiles dans les yeux. Il est seul, assis au bout d’une longue table, entouré d’oeuvres d’art, avec comme son de la musique classique. Il est en short, torse nu, en train de fumer une cigarette, avec une élégance! Tout est élégant chez lui. Il a la pureté d’un enfant, mais d’un enfant tombé du ciel, à qui la vie, la société, ont retiré ses ailes. Mais ça reste un homme en hauteur, dans une autre dimension… Il a le scénario devant lui, sur la table. J’avance vers lui à pas de velours, je suis super gêné, super tendu. Mais je sais une seule chose: en face de moi, j’ai un boxeur. Et paf!, ça ne manque pas: la première chose qu’il capte chez moi, c’est le regard. A la manière d’un Mike Tyson, il me fixe pour me jauger, pour voir si je ne vais pas m’écrouler. J’ai eu l’impression que ça durait l’espace d’un round de trois minutes, même si ce fut beaucoup plus court. Il absorbe tout autour de toi, il catalyse, il te fait la liposuccion et le scanner en même temps. Il voit le bonhomme qu’il a en face de lui. Puis, il dit: « C’est toi Rachid? Assieds-toi… » Tu t’assieds, il te laisse le regarder, l’admirer. Il voit cette admiration, cet amour que tu lui portes. Parce qu’il a besoin de ça, en retour. Et au bout d’un moment, il te dit: « Alors, c’est quoi ton histoire? » Et là, vous lui parlez de Far’Hook, de ce peintre, ce maçon, de ce raciste qui n’en est pas un, de votre désir de faire un film sur les prolétaires, vous lui parlez de cette France qui s’est complètement divisée, dont le système ne cesse de cristalliser les peurs… Après, au tournage, tu ne diriges pas Tonton. C’est lui qui t’érige. »

Avertissement

Rachid Djaïdani a eu l’intelligence, le feeling aussi, de laisser dans son film des moments « d’aération mentale, sonore ou visuelle« , des creux offrant au spectateur une liberté d’entrer dans l’espace des personnages, et à ces derniers l’opportunité d’évoluer entre deux scènes parlées. Le réalisateur, qui rêve de tourner un jour un film intégralement dépourvu de dialogues, n’a pas voulu que Tour de France soit par trop explicite. Pour autant, il ne cache pas l’avertissement que celui-ci contient en filigrane: « On a vu aux Etats-Unis ce que la colère et la frustration des laissés-pour-compte de la mondialisation peuvent provoquer lors d’une élection. Et on va le voir aussi en France, dans quelques mois, à la présidentielle. Ça va forcément jouer! Les gens à qui on donne le sentiment de n’être plus rien, de n’avoir plus rien, il leur reste un bulletin de vote et ils vont s’en servir… » Son sentiment d’une catastrophe possible, Djaïdani le combat lui-même avec l’arme d’un humour omniprésent dans son film, et aussi le souhait que « les élites, les décideurs, ceux qui gouvernent, se mettent enfin à l’écoute. Allez dans les quartiers, demandez aux jeunes de s’exprimer, ils vont vous dire que ça ne sert à rien, qu’on ne les écoute tout de même pas. Et je crois que c’est un peu la même chose dans la classe ouvrière que je montre aussi dans Tour de France » A 40 ans, l’ex-maçon devenu artiste s’avoue aussi très irrité par l’inertie de trop de jeunes comme lui d’origine étrangère (il est né d’un père algérien et d’une mère soudanaise). « Je veux dire que je suis fier et heureux de vivre dans une Europe où un enfant du prolétariat comme moi peux devenir écrivain, cinéaste. Si j’étais né en Algérie ou au Soudan, je n’aurais pas eu la moindre chance de le faire… »

De Peter Brook, le grand metteur en scène de théâtre dont il a fait partie de la troupe pendant cinq ans au tournant des années 1990 et 2000 (2), Rachid a appris qu’il ne fallait jamais lire les critiques. Il ne s’attend à rien de bon « de la part d’une élite qui n’est pas représentée dans le film, cette intelligentsia qui distribue les bons et les mauvais points, et à laquelle Tour de France envoie quelques coups de poing… Alors, soit elle se montre humaniste et se dit « Bon, maintenant, il va falloir enfin parler d’eux avec de l’amour et du respect« , ou au contraire elle choisit le mépris, elle dénonce les bons sentiments. Mais les bons sentiments sont importants… Le monde ouvrier et celui des quartiers sensibles ont trop pris dans la figure. Ils sont amers. Regardez ce qu’ils deviennent, à Paris comme à Bruxelles! Quand des gens en viennent à se dire que de toute façon, pour eux, c’est mort, seul le pire est certain… Moi, j’ose dire que je suis fier d’avoir fait ce film-là, à cette époque-ci. Je pourrai dire plus tard, à ma fille qui a aujourd’hui six ans: « Regarde, papa, à ce moment-là, il adorait aller voir des comédies, des grosses productions à spectacle, mais en tant qu’artiste, j’aurai mis ma petite pierre, j’aurai dit qu’on a besoin d’être ensemble, pour éteindre ce mauvais feu d’artifice qui est en train d’exploser. » »

(1) PARU AU SEUIL EN 2000.

(2) AVEC TROIS PIÈCES (HAMLET, LE COSTUME ET TIERNO BOKAR), EN FRANCE ET EN TOURNÉE MONDIALE.

On the road again

Gérard Depardieu et le road movie, c’est une longue et belle histoire d’amour, commencée très tôt dans sa carrière et qui connaît ces dernières années d’inattendus mais fructueux développements. Rachid Djaïdani pose aujourd’hui, avec son Tour de France, le dernier pavé en date sur cette route menant provisoirement à Marseille et qui débuta en fanfare, voici 43 ans, dans le formidable Les Valseuses de Bertrand Blier. La fugue en Citroën DS de Jean-Claude (Depardieu) et Pierrot (Patrick Dewaere), petits voyous en fuite, marqua la pleine révélation -en 1974- du comédien de 25 ans. 1977 vit l’acteur désormais vedette monter dans Le Camion de Marguerite Duras, pour une traversée de paysages ruraux accompagné de la lecture, par une écrivaine (jouée par Duras en personne) lisant au chauffeur le scénario de son prochain film… Ironiquement, c’est dans un véhicule pratiquement à l’arrêt que Depardieu sera, l’année suivante, du Grand embouteillage de Luigi Comencini…

Si la trilogie de Francis Veber La Chèvre (1981) –Les Compères (1983)- Les Fugitifs (1986) ne tient que partiellement du road movie, Drôle d’endroit pour une rencontre (1988) interrompt carrément son voyage dans une aire de repos d’autoroute, où l’attend l’amour… Clap de fin provisoire pour les périples routiers de Gérard, lesquels reprendront grâce à Xavier Giannoli presque 20 ans plus tard, dans Quand j’étais chanteur. Mais c’est plus récemment que l’acteur s’est vu propulser « on the road again« . Et ce à l’invitation du savoureux tandem Kervern-Delépine, d’abord dans Mammuth (2010) et à moto, puis en voiture dans Saint Amour. Guillaume Nicloux l’expédiant ensuite aux Etats-Unis, pour un périple dans la vallée de la Mort (Valley of Love, en 2015). Quelque chose nous dit qu’après Tour de France, Gégé ne tardera pas à reprendre la route. Pour de nouveaux tournages sympas, pimentés de rencontres et d’étapes gourmandes…

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