Clash, « du statut de paria à celui de plus grand succès de l’année en Égypte… »

Clash, de Mohamed Diab © DR
Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

L’Égypte en crise vue à travers le microcosme d’un fourgon de police. Mohamed Diab filme dans Clash un huis clos captivant.

Il aurait pu appeler son film Chaos, tant le terme l’a hanté durant l’écriture et la réalisation de ce long métrage touffu, puissant, enfermant toute la société égyptienne et ses contradictions dans… un fourgon de police! Mais Clash sonnait mieux, plus fort, et exprimait bien la lutte opposant ennemis et partisans des Frères musulmans au moment de la chute de « leur » Président Morsi. Les uns et les autres se retrouvant captifs du même « panier à salade » entouré de forces de l’ordre et de manifestants déchaînés. Pour son deuxième long métrage, suivant le déjà remarqué Les Femmes du bus 678, le jeune (38 ans) Mohamed Diab a voulu « interpeller, secouer, physiquement et mentalement, pour que l’on ouvre les yeux sur nos différences et qu’on cherche à les surmonter« .

Clash,
© DR

« Comme des millions d’Égyptiens, j’ai participé à la révolution, explique le cinéaste, et en tant qu’artiste j’ai voulu exprimer mon ressenti au jour le jour. Voici trois ans, mon frère m’a parlé de cette idée de réunir des gens, des citoyens de notre Égypte si divisée, dans un espace clos et réduit. À l’époque, on s’entretuait dans les rues. J’ai aimé cette idée qui m’offrait la possibilité de ne pas montrer seulement un seul point de vue mais tous les points de vue, simultanément. » Diab était « conscient qu’au départ, un film est un squelette, les personnages sont juste des idées (l’officier de l’armée, la fille au hijab, le Frère musulman, etc.), même la situation de huis clos est forcée. Mon travail de scénariste et de réalisateur est de mettre de la chair et du sang sur le squelette, de donner corps aux personnages, de faire du film une réalité humaine. C’est pourquoi le script a été réécrit treize fois, et pourquoi nous avons construit une réplique du fourgon un an avant le tournage, pour y répéter durant six mois, comme une troupe de théâtre. Tout devait être écrit, chaque plan devait être réfléchi, mais en même temps tout devait paraître naturel, devenir organique. Dans la toute première version du scénario, presque tout était débat politique, échange d’idées contradictoires. Dans le film achevé, vous ne trouverez pas une seule déclaration politique… »

Divisions

Évoquer une situation particulière tout en touchant à l’universel, telle est aussi l’ambition de Mohamed Diab pour un Clash « qui parle de manière directe aux Égyptiens mais qui peut aussi -je crois- faire réagir les spectateurs de tout pays confronté à la division entre camps opposés, comme par exemple les États-Unis où l’élection présidentielle a exacerbé un clivage. Ou la France, où l’élection qui approche produit le même effet. Le monde actuel résonne de divisions politiques mais aussi sociales, ethniques. Ironiquement, le Printemps arabe aura tenu un rôle majeur bien au-delà du Moyen-Orient, avec dans sa foulée le chaos syrien, Daech, les migrations… »

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Pour des raisons très compréhensibles, le projet de Clash a dû se monter dans la plus grande discrétion: « Je voulais tellement faire profil bas que j’ai cessé de voir ceux de mes amis qui pouvaient avoir quelque raison de passer pour suspects aux yeux des autorités, et donc subir des pressions pour révéler ce qu’ils sauraient du film. Il ne fallait pas que sur une incompréhension, une interprétation réductrice ou erronée de ce que serait le film, celui-ci se voit interdit de tournage. J’ai passé presque trois ans sous le radar… Et puis tout a explosé avec la première du film au Festival de Cannes (1). D’un seul coup, toute l’Égypte parlait du film! Les attaques se sont immédiatement multipliées à la télévision nationale et dans les grands journaux. Des députés s’en sont mêlés pour dénoncer un film s’en prenant aux valeurs du pays, pour me dénoncer personnellement, moi, et aussi mes producteurs… Bien sûr sans avoir vu le film. »

Mohamed Diab préfère rire aujourd’hui de cette cabale visant un film « qui n’est contre personne, en réalité« . Une semaine seulement avant la sortie de Clash, son distributeur égyptien avait pourtant paniqué, décidant de ne pas sortir un film dans lequel il avait investi… « Le salut est venu de… Tom Hanks, s’étonne encore le réalisateur. Il a vu Clash, il l’a aimé et m’a écrit une lettre enthousiaste disant que le film avait changé sa vision de l’Égypte et du Moyen-Orient. J’ai publié cette lettre sur Internet et c’est devenu viral. En peu de temps, le film est passé du statut de paria à celui de plus grand succès de l’année en Égypte… »

(1) EN OUVERTURE DE LA SECTION UN CERTAIN REGARD, LE 12 MAI 2016.

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