Charlotte Rampling: « La lecture du scénario m’a donné des frissons »

Charlotte Rampling dans 45 Years d'Andrew Haigh © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Cinquante ans après The Knack, le film de ses débuts, Charlotte Rampling trouve l’un de ses plus beaux rôles dans 45 Years, drame pudique d’Andrew Haigh où elle se mesure à Tom Courtenay et à ce temps qui passe sans paraître avoir de prise sur elle…

Si l’audace devait être actrice, sans doute s’appellerait-elle Charlotte Rampling, la comédienne britannique ayant fait de la prise de risques le moteur d’une carrière entamée il y a tout juste 50 ans avec The Knack, de Richard Lester. Nulle posture dans cette attitude, mais plutôt le besoin impérieux de celle qui nous confiait, en 2011 à Cannes, où elle présentait The Look, d’Angelica Maccarone, un film en forme d’autoportrait à travers les autres: « C’est venu d’un choc émotionnel très grand, quand j’avais 20 ans. Ma soeur s’est suicidée, j’ai réalisé que la vie était précaire, et je suis partie sur ce chemin à ce moment-là. Il n’y avait pas de temps à perdre, il fallait que, comme une sorte d’enquêteuse, je creuse dans la chair de la vie à travers le cinéma. » Cette ligne de conduite, elle ne devait plus en déroger, qui la conduirait de Luchino Visconti à Liliana Cavani; de Patrice Chéreau à Nagisa Oshima; de François Ozon à Maïwenn; de Todd Solondz à Lars von Trier. Une liste non exhaustive, sa filmographie alignant une bonne centaine de titres, série en cours marquée du sceau d’une exigence rarement démentie: « Visconti m’a mise sur la voie d’une forme de cinéma engagé dans tous les sens -sujet, décor, mise en scène, écriture. On s’engage dans un projet qui peut dire quelque chose, avoir une résonance sur le monde, et ne soit pas juste du divertissement. »

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L’actualité de Charlotte Rampling, c’est donc 45 Years, du réalisateur anglais Andrew Haigh; non pas 45 ans de cinéma, mais les 45 ans de vie commune du couple qu’elle forme à l’écran avec l’impeccable Tom Courtenay (celui-là même qui, en 1962, incarnait The Loneliness of the Long Distance Runner pour Tony Richardson). Un mariage au long cours n’étant pas à l’abri des turbulences cependant, dès lors qu’un fantôme du passé s’invite inopinément dans leur histoire. « La lecture du scénario m’a donné des frissons, explique-t-elle, alors qu’on la retrouve au festival de Berlin, où le film avait les honneurs de la compétition en février 2015. J’ai dès lors voulu voir Weekend, qu’avait réalisé Andrew auparavant, et je me suis dit qu’il y avait là la perspective d’une expérience professionnelle fantastique. Je n’ai pas été déçue. »

Les émotions silencieuses

La suite sera à l’avenant, 45 Years devant valoir à ses deux comédiens de partager le prix d’interprétation à la Berlinale, avant que Rampling ne double la mise avec sa première (!) nomination aux Oscars -verdict attendu à la fin du mois. L’actrice est exceptionnelle, il est vrai, sous les traits de Kate Mercer, cette femme dont la vie reste comme en suspens sous l’effet de la jalousie et d’un accès soudain de dépression. Peut-on être jalouse d’une ombre ou d’une morte? « Je pense que l’on peut l’être de toute chose, si on la ressent comme une menace. Il y a là un côté animal, la réaction instinctive est de se défendre quand on ressent une menace pour sa sécurité, son environnement ou son mode de vie habituel. Les illusions peuvent parfois être plus fortes que la réalité. Il n’y a pas d’explication rationnelle, mais elle se fissure de l’intérieur… » Etat que le film traduit de façon contenue, trouvant dans cette économie une puissance émotionnelle rare –« nous avons élagué, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’essentiel », observe-t-elle, évoquant les diverses variantes explorées en compagnie de Tom Courtenay et du réalisateur. « C’est lui, le capitaine du navire. En fonction de sa personnalité, moi, qui suis plutôt un caméléon, je me moule et je me fonds dans l’ensemble, je sens comment nous allons collaborer, et dans quelle mesure je vais pouvoir suggérer des choses, ou pas. » Andrew Haigh n’a pas hésité, par exemple, à associer l’actrice au casting de son partenaire. « Notre choix mutuel s’est porté sur Tom. Il ne fallait pas seulement trouver un bon acteur, mais aussi qu’il y ait une alchimie, indispensable pour rendre crédible le fait que ces deux personnes aient vécu 45 ans ensemble. » Le tournage se déroulera dans une même atmosphère d’étroite collaboration: « Avec cette maison pour décor, nous avions un merveilleux endroit où jouer, ce que nous avons fait. C’est agréable pour un acteur, et cela donne un maximum d’options au réalisateur. Au départ, nous ne savions pas quel serait le ton du film, ni comment les émotions ou les relations allaient ressortir. Avoir du temps nous a permis d’expérimenter… »

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Le mystère Rampling

La gamme choisie pour le coup n’est pas sans rappeler celle interprétée par l’actrice dans Sous le sable, de François Ozon, où elle campait une femme confrontée à l’énigme de la disparition soudaine de l’homme de sa vie. « C’est vrai, ces deux personnages font partie d’une même famille, opine-t-elle. Pour moi, le plus grand défi est de pouvoir exprimer des choses sans en dire trop, sans devoir les formuler par des mots, mais en transmettant les émotions silencieusement, pour ainsi dire. Et d’être le véhicule d’une histoire où il ne se passe pas grand-chose, mais dont l’univers émotionnel est extrêmement riche, et crée le paysage narratif. » Un art dans lequel Charlotte Rampling est devenue experte, elle dont l’on pourrait dire, à la suite de Georges Rodenbach, que ses yeux sont les fenêtres de l’âme. Avec aussi ce qu’il faut d’un mystère ne s’étant guère démenti tout au long de son parcours. « Quand j’ai tourné Sous le sable avec elle, tout d’un coup, son visage racontait aussi autre chose que ce qu’il y avait dans mon scénario », relève à ce propos François Ozon. Elle, du reste, en rajoute une couche qui évoque l’impression voisine de la « désincarnation » qu’elle éprouve en jouant, avant d’ajouter: « Et puis, étant très mince, on pourrait croire que je vais simplement décoller ». Et entretient par ailleurs un rapport singulier avec l’image qu’elle pouvait renvoyer dans ses premiers films: « J’ai l’impression de voir quelqu’un d’autre, et c’est agréable, cela pourrait être ma fille, sourit-elle. C’est drôle et plutôt charmant, parce qu’il y a une distance. Et puis, nous ne sommes pas si nombreux à avoir la chance de disposer de ce type de témoignages de qui nous étions, jeunes. Cela n’a rien à voir avec des »home movies », on se fait beau, on joue un rôle, c’est une partie de soi. J’aime bien. »

Ce mystère, encore, n’est sans doute point étranger à sa longévité, impressionnante dans un milieu où carrière rime souvent avec éphémère. « Je n’ai pas d’explication, observe-t-elle. Pas plus que je ne connais le secret d’une longue carrière. Mais j’ai le sentiment que le jour où je dirai: « C’est terminé, je ne veux plus le faire », je tomberai raide morte. Je mourrais non pas d’ennui, parce que j’ai beaucoup d’activités en dehors du cinéma, mais tourner des films est ce qui me maintient dans le monde. Le fait de discuter avec vous me montre que je suis éveillée, en vie, nous échangeons ensemble, je pense à certaines choses, je rencontre des gens. Quand je travaille, j’éprouve cette sensation d’être en vie, et dans le monde qui est unique. Arrêter m’effrayerait, voilà où j’en suis, et donc je continue… »

Workaholic même, elle dont la page IMDb répertorie les huit projets qu’elle a alignés depuis 45 Years -deux séries et une poignée de films, tournés un peu partout, pour des réalisateurs aussi différents que Guy Maddin ou Ritesh Batra, l’auteur de The Lunchbox, preuve, si besoin en était, que la curiosité l’anime toujours. Encore précise-t-elle, à toutes fins utiles, que si « l’on a le sentiment que j’ai accumulé beaucoup de films, il y a toujours eu pas mal d’espace entre. J’ai pu consacrer du temps à ma famille, je n’ai jamais enchaîné les tournages, je n’en aurais pas eu l’énergie. Tourner des films est assez lourd, on embarque pour un long voyage. J’aime récupérer, faire autre chose, me rendre ailleurs et ne pas sentir toujours le poids d’une caméra sur moi. »

Charlotte Rampling en 4 films emblématiques

Portier de nuit

LILIANA CAVANI, 1974

Trois ans après Les Damnés de Luchino Visconti, Charlotte Rampling tourne Portier de nuit, de Liliana Cavani, un film qui imposera définitivement son image sulfureuse. Dans la Vienne de 1957, l’actrice incarne Lucia, une ancienne déportée qui, ayant reconnu son bourreau d’alors dans le portier de nuit de l’hôtel où elle réside, entame avec ce dernier une relation sado-masochiste. Soit la sève d’un film dérangeant questionnant la fascination pour le Mal, où, face à Dirk Bogarde, la beauté androgyne de Rampling dispense le trouble.

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Max Mon amour

NAGISA OSHIMA, 1986

Un diplomate anglais en poste à Paris découvre que sa femme entretient une liaison avec… un chimpanzé. Bien avant la Catherine Deneuve du Tout Nouveau Testament, Charlotte Rampling filait le parfait amour avec un singe dans Max mon amour, de Nagisa Oshima, le réalisateur de L’Empire des sens. Déstabilisant et modérément transgressif, il y a là, plutôt que le brûlot annoncé, l’autopsie d’un couple et de sa relation, en même temps qu’un film sur la différence, où l’actrice trouve l’un des rôles ayant bâti sa légende.

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Sous le sable

FRANÇOIS OZON, 2001

Un couple dans la cinquantaine qu’unit une connivence profonde passe chaque année ses vacances dans les Landes. Mais un jour que Marie s’est assoupie sur la plage, Jean s’évanouit dans la nature, la laissant face à l’énigme de sa disparition. François Ozon se concentre sur le parcours intérieur de cette femme dont l’amour se veut plus fort que la mort, et signe une variation subtile sur le deuil, offrant à Charlotte Rampling, pour la première de leurs quatre collaborations à ce jour, un rôle sublime d’intensité.

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Melancholia

LARS VON TRIER, 2011

Il était somme toute logique que la route d’une actrice comme Charlotte Rampling croise un jour celle de Lars von Trier, réalisateur à l’audace visionnaire. Ce sera chose faite avec Melancholia, où l’actrice, tout en sécheresse autoritaire et dédaigneuse, campe la mère de Justine et Claire, venue jouer la rabat-joie lors du mariage de la première. Le genre à pouvoir asséner aux jeunes époux, sans plus d’émotion, et histoire de refroidir encore une ambiance tendue: « Profitez-en tant que ça durera! »

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