Cannes, en force: que nous réserve la 74 édition du festival?

Spike Lee, président du jury © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

La 74e édition du Festival de Cannes, qui s’ouvrira mercredi soir sur Annette, la comédie musicale de Leos Carax, s’annonce pléthorique. À la suite de Joachim Lafosse, dont Les Intranquilles est sélectionné en compétition, le cinéma belge y sera fort bien représenté…

Le festival de Cannes reprend ses droits. Après un millésime 2020 s’étant résumé, pour l’essentiel, au label festival de Cannes dont ont pu se prévaloir une série de films qui auraient dû être de la partie, la 74e édition s’apprête à investir, dès ce mercredi, le Palais et ses alentours après une parenthèse de deux ans et quelque. Et si le mode opératoire a été adapté, le glissement dans le calendrier étant assorti de mesures sanitaires inédites, la fête du cinéma, elle, s’annonce, grandiose, avec une sélection de haut vol, et la promesse d’un luxe de glamour -à titre d’échantillon, la montée des marches de The French Dispatch, le film de Wes Anderson présenté en compétition, s’annonce ainsi scintillante avec, outre celle du réalisateur américain, la présence annoncée de Bill Murray, Tilda Swinton, Adrien Brody, Timothée Chalamet, Lyna Khoudri, Benicio del Toro et autre Léa Seydoux (dans l’un de ses quatre (!) films sélectionnés -inutile de chercher plus loin la reine du festival).

The French Dispatch
The French Dispatch

24 films, 4 réalisatrices

The French Dispatch, c’est l’un des films que l’on aurait dû découvrir à Cannes en mai 2020. Ils sont d’autres dans le cas, Benedetta de Paul Verhoeven, avec Virginie Efira dans le rôle-titre, ou Tre Piani de Nanni Moretti, par exemple, qui illustrent l’abondance de biens à laquelle ont été confrontés le délégué général et son comité de sélection. À l’arrivée, 24 cinéastes seront en lice pour la Palme d’or qu’attribuera le 17 juillet prochain le jury présidé par Spike Lee. Les amateurs de statistiques relèveront qu’il y a là trois anciens lauréats (Moretti, donc, mais aussi Apichatpong Weerasethakul et Jacques Audiard), quatre réalisatrices à peine, la portion congrue en ces temps où la parité est sur toutes les lèvres, et sept films français, ce qui doit constituer un record, dont trois réalisés par des femmes: Bergman Island de Mia Hansen-Løve, La Fracture de Catherine Corsini et Titane de Julia Ducournau. Complètent le contingent tricolore, Bruno Dumont avec France, François Ozon avec Tout s’est bien passé, Leos Carax avec la comédie musicale Annette, présentée en ouverture, et donc Jacques Audiard, pour Les Olympiades, six ans après la Palme d’or de Dheepan.

Annette
Annette

Le reste de l’Europe constitue l’autre pilier de la compétition avec sept titres, à savoir, outre ceux de Verhoeven et Moretti, L’Histoire de ma femme, de la Hongroise Ildikó Enyedi, Ours d’or à Berlin en 2017 pour On Body and Soul, Compartment No 6, du Finlandais Juho Kuosmanen, Julie (en 12 chapitres), du Norvégien Joachim Trier, La Fièvre de Petrov, du Russe Kirill Serebrennikov, le réalisateur de Leto, et enfin, last but not least, Les Intranquilles, de Joachim Lafosse (lire son interview), qui accède à la section-reine pour sa quatrième sélection cannoise. Complètent cette distribution géographique, l’Asie et le Moyen-Orient avec quatre films – Un héros de l’Iranien Asghar Farhadi, Le Genou d’Ahed de l’Israélien Nadav Lapid, Drive My Car, adapté par le Japonais Ryusuke Hamaguchi de Murakami, Memoria, tourné par Apichatpong Weerasethakul en… Colombie-; les États-Unis avec trois – The French Dispatch, mais aussi Red Rocket de Sean S. Baker, et Flag Day de Sean Penn, de retour sur le lieu du crime cinq ans après le four de The Last Face; l’Afrique avec deux titres – Haut et fort du Marocain Nabil Ayouch et Lingui, les liens sacrés du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun-, et l’Australie, avec Nitram de Justin Kurzel, l’Amérique latine étant la grande absente de la compétition.

Memoria
Memoria

Nouvelles sections

Elle est à peine mieux représentée au sein de la section Un Certain Regard, désormais recentrée sur les premiers et seconds longs métrages. Une sélection qu’emmène Arthur Harari avec Onoda, et où figurent notamment Hafsia Herzi avec Bonne mère, Eran Kolirin avec Et il y eut un matin, Eskil Vogt avec The Innocents, mais aussi deux productions belges, La Civil de Teodora Ana Mihai, et Un monde de Laura Wandel (lire son portrait). Comme le veut la tradition, des films présentés hors compétition, en séance de minuit ou en séances spéciales, complètent la sélection officielle. L’on y retrouve, pêle-mêle, OSS 117: alerte rouge en Afrique noire de Nicolas Bedos, le film de clôture, mais encore The Velvet Underground, documentaire réalisé pour Apple TV+ (Netflix étant pour sa part absent des festivités) par Todd Haynes sur le mythique groupe new-yorkais, Tralala des frères Larrieu ou encore Mi iubita mon amour, le premier film réalisé par la comédienne Noémie Merlant.

Les Olympiades
Les Olympiades

Le festival y ajoute deux nouvelles sections: la première, relayant les préoccupations du moment sous le label « le cinéma pour le climat », aligne notamment des oeuvres de Cyril  » Demain » Dion, Animal, Louis Garrel (La Croisade) ou Aïssa Maïga (Marcher sur l’eau). Quant à la seconde, Cannes Premières, elle propose les nouveaux films de cinéastes aussi illustres qu’Arnaud Desplechin (Tromperie, d’après Philip Roth), Hong Sang-soo (In Front of Your Face), Andrea Arnold (Cow) ou Oliver Stone (JFK Revisited: Through the Looking Glass), mais aussi un Jane par Charlotte réalisé par Charlotte Gainsbourg. Autant dire qu’il y a pléthore. En empilant les strates de la sorte, Thierry Frémaux a composé un programme alléchant et copieux, tout en ôtant le pain de la bouche du concurrent vénitien. Ce dont on laissera l’élégance à l’appréciation de chacun, mais qui ne devrait pas empêcher la Mostra d’aligner, en septembre, quelques pièces de choix. À commencer par le Dune de Denis Villeneuve…

Dans les marges

À Cannes, les belles promesses se bousculent également du côté de la Quinzaine, de la Semaine et de l’ACID.

Ouistreham
Ouistreham

Section parallèle reine, non-compétitive et attentive aux formes nouvelles et audacieuses, la Quinzaine des Réalisateurs débutera et se fermera cette année en français dans le texte. C’est au romancier controversé adepte de l’autofiction Emmanuel Carrère, en effet, que reviendra le privilège de l’ouverture avec Ouistreham, adaptation de l’enquête-fleuve de Florence Aubenas qui avait vu la journaliste se frotter à la dure réalité d’une demandeuse d’emploi engagée comme femme de ménage sur un ferry d’une petite ville côtière de la région de Caen. Juliette Binoche incarne l’alter ego d’Aubenas à l’écran au milieu de comédiennes toutes non-professionnelles, dont certaines ont directement alimenté l’enquête de la grande reporter. Quant à la clôture, elle verra la jeune cinéaste française basée à Bruxelles Rachel Lang (Baden Baden) présenter son deuxième long métrage, Mon légionnaire, avec Louis Garrel et Camille Cottin, plongée anti-spectaculaire dans une réalité armée marquée par l’éloignement et l’absence sous toutes ses formes.

Entre ces deux rendez-vous, beaucoup de propositions défricheuses, qui offriront notamment le plaisir de renouer avec le cinéma d’excellents auteurs internationaux déjà connus des radars festivaliers: A Chiara de l’Italien Jonas Carpignano (A Ciambra), Ali & Ava de la Britannique Clio Barnard (The Selfish Giant), Diários de Otsoga du Portugais Miguel Gomes (Tabu), Întregalde du Roumain Radu Muntean (Mardi après Noël)… On surveillera également de près, et parmi d’autres, Neptune Frost, objet de SF musicale concocté par le poète-slameur américain Saul Williams, ainsi que le premier long métrage aux accents émancipateurs, tourné au Kosovo, de l’actrice et réalisatrice Luàna Bajrami, l’un des nouveaux grands espoirs du cinéma français: La Colline où rugissent les lionnes. Le traditionnel Carrosse d’or sera, pour sa part, décerné à l’immense documentariste américain Frederick Wiseman, 91 ans, en hommage à sa carrière.

Rien à foutre
Rien à foutre

De France et d’ailleurs

Énormément de choses aussi du côté de la Semaine de la Critique, qui fête cette année son 60e anniversaire. Lequel marquera la dernière édition en tant que délégué général de l’impeccable Charles Tesson, qui cédera sa place à Ava Cahen à la fin du festival. Robuste de Constance Meyer avec Gérard Depardieu et Déborah Lukumuena (Divines) en ouverture, Une jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain en séance spéciale, Les Amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Tacquet avec Anaïs Demoustier et Valeria Bruni Tedeschi en séance du 60e anniversaire… Le cinéma français y sera à nouveau présent en masse. Mais la compétition s’annonce plus voyageuse avec des films venus de Colombie, d’Égypte, d’Italie, d’Espagne ou encore de… Belgique (Rien à foutre de Julie Lecoustre et Emmanuel Marre avec Adèle Exarchopoulos).

Quant à l’ACID, petite section-laboratoire née au début des années 90 et dévolue à la mise en lumière des nouveaux talents du cinéma indépendant, elle réserve sans aucun doute quelques belles surprises. Parmi lesquelles, on l’espère, le film belge -encore un!- Aya de Simon Coulibaly Gillard, docu-fiction tourné en Côte d’Ivoire dans un cadre paradisiaque menacé par la montée des eaux.

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