Bandes à part (2/7): les Hells Angels, anges et démons

Une meute de Hells Angels lâchée sur les routes de la Californie, en 1965. © Bill Ray/Getty Images
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

La mythologie bikeuse née après-guerre s’est développée via les fantasmes rock jusqu’à la criminalisation internationale. Loin du club loisir moto, avec l’odeur de soufre qui fascine encore, particulièrement le cinéma et les séries.

Dans la troisième saison de Sons of Anarchy apparaît Lenny The Pimp Janowitz, bientôt accusé du meurtre de trois agents fédéraux. Le personnage de la série américaine à succès, lancée en septembre 2008, est joué par Ralph Hubert Sonny Barger qui a la gueule de l’emploi mais aussi le casier et le pedigree. Fondateur en 1957 du chapitre d’Oakland du Hells Angels Motorcycle Club (sic), Barger incarne toute l’attraction de l’entertainment pour le plus célèbre des clubs de bikers. Créateur de Sons of Anarchy, Kurt Sutter s’est ouvertement inspiré de ses propres fréquentations motorisées pour reconstituer un gang fictif au patronyme imaginaire mais imprégné de la saga des Angels. Assez cru pour être réaliste quoi que débarrassé des circonstances criminelles les plus scabreuses, prime time oblige. Comme si la possible version contemporaine du gangstérisme -Al Capone pote des Harley- avait besoin d’un peu de sauce light pour séduire le cholestérol du grand public international. Mission commercialement accomplie, ce qui vaut à Sons… sept saisons d’existence, un spin-off et un prequel, annoncé pour 2017, où l’histoire est transposée dans les années 60. Époque où Sonny Barger, justement, commence à faire causer de lui.

Nomades américains

Ralph
Ralph « Sonny » Barger.© Michael Clay.

Né en 1938 à Modesto, ville moyenne de Californie, Barger est en culottes courtes lorsque démarrent les Hells. La plupart des sources citent la date fondatrice du 17 mars 1948 à Fontana, cité industrieuse de Californie, lorsque des bikers de différents clubs comme les… Pissed Off Bastards of Bloomingtondécident de s’amalgamer sous le prometteur patronyme. Le nom en question a des origines militaires, comme les Flying Tigers Hells Angels,escadron américain qui a fait la Seconde Guerre mondiale en Chine. Voire même un cran plus loin puisqu’en 1930, le mogul Howard Hughes réalise et produit Hell’s Angels, film sur les combats de pilotes de la Première Guerre. Certains remontent encore davantage le fleuve, créant des ponts entre les motards du XXe siècle et les anciennes générations d’outlaws liées par les mêmes promesses de fraternité et de loyauté. L’ombre de Jesse James (1847-1882) passe par là.

Anges et enfer: cette fabrication de zone trouble entre le bien et le mal supposés entretient une légende d’abord construite sur le ton de la liberté et de promesses californiennes, filles, soleil et gros cubes inclus. Mais aussi une autopromo permanente sur le ton des « derniers nomades américains », qui respectent trop leur pays pour le figer dans un vulgaire ronron consumériste. D’où le désir d’être les one-percenter des motards qui ne s’affilient pas à l’American Motorcyclist Association. Les Hells débarquent dans l’Amérique du plein emploi et du rêveencarté par la bagnole et le barbecue comme un virus inconnu ou une promesse floue: au début tout au moins, on ne sait pas trop si c’est du cuir ou du cochon, vu les références de gloire guerrière autorisée -celle de 1940-45- transférée au domaine civil. On fait semblant de ne pas voir leurs lubies comme les breloques nazies portées à même le cuir. Sonny Barger, qui n’est pas encore une pin-up (tatouée) des séries, a quitté l’armée en 1956 pour épouser la moto intégrale: il a l’idée charmante d’utiliser une tête de mort flanquée d’une aile en guise de logo. Même qu’elle est baptisée Barger Larger et qu’on est en 1959.

Gang bang

Sixties. Les Hells s’exportent en dehors de la Californie et même en Nouvelle-Zélande, premier bastion non-américain. Le profil du club mâle attiré par la route et le loisir pétroleur est pourtant déjà bien enterré: en mars 1965, le procureur général de Californie, Thomas C. Lynch, publie un rapport portant son nom sur les groupes de bikers de l’État. Les Hells s’y distinguent, notamment par le viol collectif de deux filles de quatorze et quinze ans, commis l’année précédente sur la plage de Monterey. Le rapport pointe aussi le rite d’initiation imposé à tout candidat membre, prié d’amener au club une femelle baptisée « mouton », afin que chaque Hells présent puisse bénéficier de ses faveurs.San Francisco devient un haut-lieu du hellsangelisme alors que l’essentiel de la contre-culture rock américaine se rassemble aux alentours de Haight-Ashbury, comme les futures stars Grateful Dead ou Janis Joplin.

Le lien entre les deux sections marginales de la société américaine des années 60? La fête, le sexe, l’alcool, la musique. Et la came que les Hells trafiquent -héroïne, coke, LSD, Quaaludes (1)- vers une clientèle largement hippie. Il existe un épisode fameux, en août 1965, où les Merry Pranksters, la communauté voyageuse de l’écrivain Ken Kesey, rencontrent les Angels: les premiers prônent l’usage illimité des drogues psychédéliques, encore légales, les seconds refusent rarement une dose gratuite de bacchanales. À La Honda, retraite californienne de Kesey, la soirée vire au gang bang d’une fille paraît-il volontaire pour la consommation de groupe. L’illusion d’une soirée acide ne résistera pas à la nature politique des deux factions que la guerre au Viêtnam oppose: quelques semaines après la fête chez Kesey, les Hells interrompent violemment une manifestation pacifiste organisée à Oakland -ville voisine de San Francisco- par le Vietnam Day Committee.Quelques crânes fracassés servent de mise au point patriotique.

Lors du concert d'Altamont.
Lors du concert d’Altamont.© Bill Owens

Pas pour rien que Sonny Barger, toujours lui, fait une proposition d’envergure au Président Johnson en novembre 1965. Par télégramme, le Maximum leader des Hells offre d’envoyer combattre au Viêtnam ses bikers pour en finir avec la guerre. Johnson, sans surprise, décline l’offre. Conscient qu’il y a déjà assez de came et de bordel en ex-Indochine que pour y envoyer ce genre de patriotes. L’histoire inspirera quand même un film, Nam’s Angels, petit budget tourné pour 350 000 dollars. Curieusement, le code des Angels -honneur, respect, loyauté- interprété de façon permissive, le fait qu’ils n’intègrent ni femmes ni Noirs ni autre minorité raciale, n’empêchent pas des mecs comme Jerry Garcia d’adorer, encore lui, Sonny Barger et ses motards. Le chanteur-guitariste du Grateful Dead conseille donc aux Stones de prendre les Hells pour assumer la sécurité du concert géant prévu en Californie fin 1969, à Altamont. Le deal se fait autour de 500 dollars de bière (un peu plus de 3 000 à la valeur actuelle) et la mission de protéger scène et matos. Le groupe anglais a employé des Hells londoniens pour son concert d’adieu à Brian Jones, le 5 juillet 1969 à Hyde Park, mais l’espèce californienne qui déboule à Altamont est d’un genre plus carnassier.

Le film Gimme Shelter documente bien le fiasco de 300.000 personnes rassemblées le 6 décembre dans un froid circuit de bagnoles dénué de toute infrastructure rock. Le lieu, en Californie du Nord, accumule les problèmes logistiques, d’où cette scène ridiculement basse -d’un mètre de haut- qui se trouve au pied d’une pente, surpeuplée d’une foule défoncée alors que les groupes comme Santana ou Crosby, Stills, Nash & Young défilent avant les Stones. Mauvais acide, pauvre karma, bad vibrations. Le sang chaud des Hells, déjà bien irrigué par la bière, se répand sur le public à coups de queues de billard et de chaînes de motos. Ce qui devait être le Woodstock de l’Ouest crache ses boyaux: Marty Balin, du Jefferson Airplane, frappé pendant le set du groupe par un Hells, reste plusieurs minutes inconscient sur scène. Tout cela aurait sans doute été classé aux oubliettes des festivals violents et ratés s’il n’y avait eu ce type tué sous les yeux de Jagger. Par un Hells, Alan Passaro, poignardant à deux reprises Meredith Hunter, Black de 18 ans qui, repoussé de la scène, y revient en brandissant un flingue. Hunter chargé à la méthamphétamine, Passaro sera acquitté à l’été 1971 par un jury ayant visionné les images de Gimme Shelter. Verdict: self-defense. Les Hells en voudront aux Stones et penseront même à liquider Jagger pour toute cette belle publicité inutile.

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Hells 2.0

À l’été 2013, la police espagnole arrête à Majorque « le chef en Europe des Hells Angels ». Dans sa propriété de 2,5 millions de dollars des Baléares et d’autres planques, on saisit « dix voitures, quatre motos de luxe, des bateaux, 50 000 euros, des bijoux, de la coke, de la marijuana et des anabolisants, différents types d’armes à feu et d’armes blanches ». Au menu: association illicite, racket, menaces, blanchiment de capitaux, délits relatifs à la prostitution, recel et escroquerie. Les histoires de Hells font mousser la presse internationale: par exemple, celle du Canadien David Wolf Carroll, l’un des principaux protagonistes de la Quebec Biker War aux 200 homicides recensés, accusé d’avoir personnellement tué treize rivaux ou Hells « irrespectueux ». Ou plus proche de notre zone, Jeff Nyssen, Hells Angels de… Oupeye, poignardé par une autre bande et enterré en janvier 2016 sous l’escorte de centaines de Hells venus de toute l’Europe. Au début des années 2000, on comptabilisait 228 chapitres de Hells Angels dans 25 pays sur cinq continents, formant un noyau hardcorede 3 000 membres autour desquels gravitent 25 000 affiliés. Dans des méandres souvent complexes où les clubs de motards considérés comme mineurs –puppets clubs- sont soumis à la bonne volonté de la maison-mère.

Chez les Hells, comme chez leurs rivaux Outlaws ou Bandidos, l’intégration se fait selon un processus de discipline et d’initiation, le statut final étant d’une valeur considérée comme suprême. On ne quitte pas les Hells, sauf -vieux refrain- entre quatre planches. L’ambiguïté de la situation de cette bande très particulière de motards peut être résumée par les trois tentatives du gouvernement américain de poursuivre en justice les Hells Angels pour « crime organisé« . Ce furent autant d’échecs, les Hells arguant par avocats interposés que « leur organisation comprenait des criminels sans être une organisation criminelle ». Une dialectique juridique qui défend aussi la marque: depuis le début du millénaire, les Hells ont entamé au moins une dizaine d’actions judiciaires internationales pour défendre la « propriété intellectuelle » de leurs patches, sigles, patronyme et autres identités soigneusement déposés. S’attaquant à des posters ou des fringues qui empruntent par exemple leur chiffre fétiche, 81 (2). Ainsi en 2006, les « derniers nomades » assignent en justice l’un des départements de Disney -Buena Vista Motion Pictures- parce que la compagnie produit Wild Hogs, récit d’une traversée des États-Unis par quatre bikers d’âge moyen, inspirée semble-t-il de l’univers Hells. Le machin cartonnera sans référence finale aux Angels, qui rebondissent en chatouillant d’autres corporations comme Toys « R » Us, Amazon, Saks, Marvel Comics ou Alexander McQueen,cette dernière société coupable d’avoir produit une veste et un sac vendus à prix prohibitifs, reprenant leur infameuse tête de mort.

Et Sonny Barger, 78 piges à l’automne prochain, dans ce scénario? Après quatre ans de taule pour avoir voulu faire exploser un club des rivaux The Outlaws -entre 1988 et 1992-, le Hells-en-chef continue à exercer ses fonctions. Malgré une laryngectomie qui le prive depuis 1983 de ses cordes vocales, Barger, désormais recasé en Arizona avec femme, enfant, chevaux et motos, continue à porter la bonne parole angélique. Sortant des bouquins sur son expérience de vie et protégeant ses produits persos comme les lunettes de soleil ou les bouteilles de Cabernet Sauvignon de son cru. Hé, santé Sonny.

Le style Hells Angels

Bandes à part (2/7): les Hells Angels, anges et démons

1. La Harley

La Harley-Davidson est au Hells ce que l’eau bénite est au sacristain: une corrélation de la fonction. La marque est ancienne (1903) et provinciale (Wisconsin), produisant des cubages au-delà des 750 -condition des Angels- impossibles à rater vu le potin infernal de la machine.

2. Le patch

Le sigle à tête de mort et aile volante cousu dans le dos du cuir appartient aux Angels, pas au membre. Et il n’est portable qu’au quatrième stade du processus d’intégration -The Fully Patched Member-, qui donne également droit de voter les décisions importantes de la vie du chapter.

3. Le cuir

Aussi fondamental que la moto pour compléter l’uniforme angélique, le blouson se porte classique avec manches longues ou sleeveless. Souvent combiné, selon le modèle, avec une jaquette en denim adaptée pour que le patch, donc l’identification, soit parfaitement visible de tous.

4. Le poil

La mode vintage des années 50-70 était au poil généreux, genre viking ou beatnik hirsute. Avec des cheveux mi-longs et une barbe également moyenne. Les générations vieillissant, désormais, les Hells ont communément la tête rasée et le poil variable selon l’âge et le goût.

5. Memorabilia nazi

La collection de swastikas, casques et autres artefacts de la Seconde Guerre mondiale, côté allemand, n’est pas venu tout seul chez les hardeux à la (RIP) Lemmy. Pourtant patriotes proclamés, les Hells en font une mode, rayon provoc et parfois « simplement » expression de suprématie blanche.

(PH.C.)

Artefacts

Bandes à part (2/7): les Hells Angels, anges et démons
© DR

The Wild One – 1953

Le tout premier film qui, au début des années 50, restitue l’univers des bikers hors-la-loi et conforte la position de Marlon Brando en star caméléone qui vient de jouer Marc Antoine dans le Jules Césarde Mankiewicz. Ici, sous la direction de Benedek, autre fameux réalisateur juif hollywoodien, Johnny Strabler (Brando) et sa bande mettent le souk dans une petite ville de Californie. Le film est autant une narration de la vie des Hells, sans les citer, que la traduction cinématographique d’incidents du même type survenus lors d’un rallye moto californien en 1947.

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The Wild Angels – 1966

Spécialiste de la série B juteuse, Roger Corman embauche Peter Fonda, Bruce Dern et Nancy Sinatra dans cette virée d’Hells californiens à la recherche d’une moto et d’un honneur perdus. Le scénario, écrit par Peter Bogdanovich, prend comme modèle épique Lawrence d’ArabieetLe Pont de la rivière Kwaïpour en faire un moto-movie volontairement cheap. Ce qui n’empêche pas la saga d’intégrer des éléments tels que le drapeau nazi et une scène de viol à la hauteur nihiliste des Anges. Fabriqué pour 360 000 dollars, le film rapportera plus de quinze millions.

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Hell’s Angels: The Strange and Terrible Saga of the Outlaw Motorcycle Gangs – 1967

En 1966, Hunter S. Thompson passe une année à fréquenter les Hells d’Oakland et de San Francisco et livre dans la foulée un récit cru sur la chevauchée motorisée. Après? Thompson se fait corriger par quelques Hells trouvant que « 60 % du bouquin est du cheap trash« . Comme le dit l’un des bikers concernés qui déboule -en Harley- sur un plateau de télévision en 1967 pour argumenter avec Hunter, pas vraiment à l’aise.

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Born to Be Wild – 1968

Reprise dans des dizaines de films, séries et pubs -même l’assurance de soins de santé américaine Blue Cross Blue Shield…-, cette chanson du groupe américano-canadien Steppenwolf incarne la quintessence de la culture biker des années 60 et suivantes. Un riff de guitare lourd comme un carburateur et le refrain hululé par le chanteur John Kay, natif d’Allemagne de l’Est, et c’est la route qui défile en exaltant la liberté suprême de « naître pour être sauvage« .Born to Be Wildsera aussi l’hymne ultime d’Easy Rider.

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Easy Rider – 1969

Intronisé « icône de la contre-culture » après son rôle dans The Wild Angels, Peter Fonda apparaît l’année suivante dansThe Tripdu même Roger Corman, une histoire de défonce écrite par Jack Nicholson. Fonda et Dennis Hopper (associés au scénariste Terry Southern) tricotent le fil d’Easy Rider, dont ils jouent les deux personnages principaux, dealers qui traversent l’Amérique en plein trip hippie et contre-réaction redneck. Le résultat, violent et psychédélique, finit comme un très mauvais roman, et engrange 60 millions de dollars, soit 166 fois sa mise de départ.

Bandes à part (2/7): les Hells Angels, anges et démons
© Capture d’écran

Médiatisation – 2004

« Beaucoup de femmes sont effectivement attirées (vers les Hells) parce qu’elles aiment les motards et beaucoup nous fréquentent parce qu’elles aiment l’aventure. Les gangs bangs? Non, je n’ai pas entendu parler de ce genre d’histoires mais j’imagine qu’il y a des femmes que cela fait fantasmer… » Quand Sonny Barger vient défendre l’un de ses bouquins biographiques sur le plateau de Thierry Ardisson en avril 2004, il mérite en tout cas le titre de grand acteur.

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