«L’Infiniment Moyen», de Marc-Antoine Mathieu, un roman graphique de 2 cm x 3 cm à lire à la loupe

L’Infiniment Moyen, de Marc-Antoine Mathieu, une performance graphique à déposer sous le sapin.
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Le dernier ouvrage de Marc-Antoine Mathieu mesure deux centimètres sur trois. Un vrai roman graphique autour de l’infiniment petit, qui ne peut se lire qu’à la loupe, fournie par l’auteur.

L’Infiniment Moyen et plus si infinités dans les limites finies d’une édition minimaliste

De Marc-Antoine Mathieu, éditions Delcourt, 88 pages.

La cote de Focus: 4,5/5

«L’infini est, de toute évidence, immense, écrit l’auteur dans sa micropréface. Mais cela paraît moins vrai quand il est minuscule. Il y a là une singularité que cet opuscule tente d’explorer, parmi d’autres curiosités.» Dont acte: dans ce récit étrange mais reconnaissable immédiatement par tous ceux qui suivent l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu depuis sa série Julius-Corentin Acquefacques, un philosophe et un physicien glosent sur le sujet de l’infini et sur les rapports entre immense et minuscule, dans un jeu de langage là aussi typique de l’auteur: «Au final, c’est quoi l’infini? La non-réponse est dans votre oxymore!» Un dialogue mi-savant, mi-amusé et plein, comme toujours, d’inventions graphiques et d’effets visuels saisissants, même s’ils ont cette fois la taille d’un ongle!

Car oui, réalisé à l’échelle, cet Infiniment Moyen tient avant tout de la performance plastique et artistique, et du (très) beau petit objet, mais n’oublie pas non plus, performance dans la performance, d’être un «vrai» récit dessiné à la main, avec de «vraies» cases (six par planche en moyenne!) et beaucoup de texte. Lisible uniquement à la loupe (ou dans sa version numérique pour les tricheurs), cet essai minuscule mais majuscule, est à la fois unique en son genre et un parfait résumé, presque la quintessence, d’une carrière et d’une œuvre qui ont toujours exploré le fond autant que la forme du médium bande dessinée. Dans le genre, ce fumetto povero, conçu avec le minimum d’encre, de papier et d’espace, entre d’emblée au panthéon des livres-objets, section BD. A noter qu’il est vendu dans un coffret, lui-même joli, et contenant une loupe, le tout à un prix abordable (21,50 euros), l’ultime performance de cette performance.

«Au départ, je ne voulais pas du tout en faire une bande dessinée, assure Marc-Antoine Mathieu, l’auteur de cet Infiniment Moyen, qui tient sur un timbre-poste. Au départ, l’idée était de réaliser sept ou huit planches originales les plus petites possibles, à l’échelle, destinées à prendre place dans une exposition sur le thème de l’infini  (NDLR: à voir d’ici environ un an à la galerie Huberty & Breyne, à Bruxelles). Mais après six planches, j’ai eu une idée pour en faire cinq de plus, puis dix, puis quinze… J’ai fini par me rendre compte que je tenais là un livre. J’ai alors posé la question à mon éditeur: serait-il possible de réaliser un vrai album de bande dessinée, mais qui ne mesurerait que deux centimètres par trois? On a mis la fabrication dans le coup –avec moi, ils s’attendent toujours à tout– puis on a fait des essais, et c’était parti. C’est pour cela que j’appelle cet album « le livre aux quatre performances« : celle de le dessiner, de le fabriquer, de le vendre, à un prix accessible, puis la performance de le lire, parce que sans la loupe, c’est vraiment impossible.»

«Je crois que j’ai fait cet album de BD comme des musiciens font du free jazz.»

Féru d’expérimentation graphique et matérielle depuis son premier album en 1990, ce Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves, déjà kafkaïen et noir et blanc, Marc-Antoine Mathieu a poussé celle-ci jusque dans ses retranchements: «J’ai travaillé au compte-fil, une petite loupe carrée montée sur pied, et qui grossit jusqu’à dix fois. Puis j’ai fait ma petite cuisine pour me plier à cette contrainte presque ultime. J’ai aiguisé des plumes encore et encore, au maximum, j’ai travaillé sur la ductilité de l’encre de Chine pour qu’elle soit moins épaisse, un peu plus distillée. Mais j’ai aussi dû quitter le dessin bien fini, léché, avec des tracés à la règle ou des perspectives rigoureuses. Ici, j’ai été obligé de passer à un dessin naïf, presque brut, sans crayonné, épuré de tout artifice.» Un dessin et une taille de dessin qui se sont pourtant révélés tous deux remplis de surprises, d’abord pour leur auteur.

Cet Infiniment Moyen tient sur un timbre-poste.

Larsen graphique

«Au départ, à cette taille, je me disais que ce serait de l’arte povera, poursuit Marc-Antoine Mathieu. Je n’étais pas parti pour en tirer quelque chose d’intéressant graphiquement, ou même de beau, on était plutôt sur une performance plastique. Mais je me suis rendu compte que, même à cette taille, et encore plus parfois à cette taille, il y a de l’espace pour de vrais effets graphiques, des jeux de loupe, des contre-plongées, des zooms et dézooms avec lesquels j’ai fini par beaucoup jouer. Une impression de dilatation de l’image qui se répète quasiment à l’infini, comme un « larsen graphique » qui me ramenait de lui-même au thème originel. Et ça, ce sont vraiment des idées qui ne viennent que quand on est sans filet, sans crayonné, qu’on crée de manière presque inconsciente, presque sous hypnose avec cette loupe sous le nez des heures durant. Je crois que j’ai fait cet album de BD comme des musiciens font du free jazz: on trouve une harmonie, une couleur, une mise en perspective de notes qu’on n’aurait pas trouvées si on avait pensé la chose. De ce point de vue, ce livre m’a amené beaucoup plus loin que je ne le pensais

On l’aura compris, surtout après avoir réellement lu ce «grand tout petit livre»: L’Infiniment Moyen a autant sa place dans les cabinets de curiosités (sans chasser les records: on a déjà imprimé des cases de BD sur un cheveu!) que dans les bédéthèques dignes de ce nom et, sans doute, au pied de pas mal de sapins. Effet de surprise assuré!

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