Fini le temps des muses et des artistes mâles alpha. Une flopée d’excellentes autrices contemporaines se réapproprient avec brio les représentations du désir et de la sexualité –dernier îlot du «male gaze».
Florence Dupré la Tour, Lisa Blumen, Anouk Ricard, Julie Michelin, Léa Muriawec, Emilie Gleason, Aude Picault, Aisha Franz, Clara Lodewick… S’il y a bien une tendance qui a marqué la bande dessinée contemporaine «alternative» ces dix dernières années, c’est évidemment l’essor des autrices. Une libération de la fiction qui a accompagné la libération de la parole et qui a imposé en librairie de tout nouveaux imaginaires, parfois très éloignés des habituelles représentations masculines, masculinistes ou patriarcales. Il était pourtant un genre qui résistait encore franchement à l’assaut et au rééquilibrage, sans même qu’on l’ait trop remarqué –la force de l’habitude sans doute–: celui des récits érotiques, de la représentation du désir, voire de la pornographie.
Car force est de constater, comme Alex, l’héroïne des Yeux d’Alex, et comme Claire Fauvel, son autrice, que «si les représentations érotisées des hommes sont rares, celles réalisées par des femmes sont quasi inexistantes!» Et encore plus dans la bande dessinée franco-belge, qu’elle soit commerciale ou indépendante –ces deux-là ont longtemps été des «boys clubs» bien gardés. Une constatation au cœur même de ce roman graphique très caliente, qui inverse les rôles et fait de l’habituel sujet désiré le sujet désirant. Cette inversion traverse toute une série de nouveaux albums hautement recommandables, autant par leur point de vue résolument neuf que par leurs qualités purement «bédéesques».
«L’obsession, c’est le piège de la féminité. Ce besoin et cette assignation des filles à plaire.»
«Pendant des siècles, les artistes étaient essentiellement des hommes, c’est donc leur vision qui a contribué à forger nos codes autour de la beauté et du désir, poursuit Claire Fauvel, également autrice de La Guerre de Catherine, de Phoolan Devi, reine des bandits et de Lumière noire. La femme, elle, a souvent été cantonnée au rôle de muse. Mais dans le domaine de l’amour et du désir, ce schéma laissait de côté les fantasmes féminins ou homosexuels. Aujourd’hui, les choses commencent à évoluer, les artistes féminines sont plus présentes, mais la parité peine à s’installer dans certains domaines, notamment celui de la pornographie. Je souhaitais parler de ma frustration par rapport à la création érotique et encore plus en BD, où la plupart des albums du genre sont pensés par des hommes et pour des hommes. J’avais envie de voir plus de femmes s’approprier ces récits pour partager leurs propres fantasmes. Et puis, je me suis dit qu’il ne tenait qu’à moi de m’emparer du sujet. J’avais aussi envie de parler du thème parfois galvaudé de la beauté et du rapport très particulier qu’on entretient avec le beau lorsqu’on est artiste.»
Enjeu de pouvoir
On le comprend, il y a donc beaucoup de Claire Fauvel dans Alex, jeune artiste marseillaise au parcours cabossé, entre harcèlement, adolescence difficile et charge sexuelle, qui se cherche un sujet inédit pour un concours et une exposition. Ce sera le désir et sa représentation, tant en photos qu’en film, mais en y renversant les rôles. La quête artistique deviendra un véritable parcours initiatique pour cette jeune femme qui se pense féministe, mais ne s’est pas encore défaite des injonctions masculines et des schémas classiques de la séduction auxquels elle obéit presque inconsciemment. «Mon personnage va surtout comprendre que la sexualité est un véritable enjeu de pouvoir, elle qui cherche constamment à plaire jusqu’à en mépriser profondément son corps quand la maladie l’abîme. Or pour Alex, l’art –la photographie dans son cas– est un outil d’émancipation, un moyen d’expression qui va au-delà des mots. Il fallait donc que je m’attaque moi-même à cette représentation du désir, dans mes planches et mes dessins.» Ces planches, réalisées entièrement et pour la première fois à la gouache, rendent parfaitement les couleurs chaudes de Marseille, mais aussi la volupté des corps, regardés cette fois à travers les yeux et les objectifs d’une artiste et de son double. Et aucune d’elles ne contourne l’obstacle: désir et fantasmes féminins s’offrent en «full frontal» dans quelques pages visiblement libératrices.

Cette réappropriation du corps et du désir est également au cœur du dernier récit de Nine Antico, Une obsession, avec lequel elle revient à l’introspection intime qui fut la marque de ses débuts chez l’éditeur Ego comme X, et ce après le déjà très remarqué Madones et putains, explorant la noirceur de la condition féminine. Il en est encore question ici, dans un récit qui voit l’autrice partir seule à Venise après une séparation, et se pencher en profondeur sur son besoin presque compulsif de plaire. Dans un noir et blanc expressif, parfois très sensuel quand elle remonte le fil de ses expériences intimes ou redécouvre son propre corps, parfois extrêmement sombre quand elle remonte «jusqu’à l’inavouable» et ce traumatisme d’enfance qu’elle a «encore beaucoup de mal à qualifier» mais qui l’a construite «sur cette dissociation entre le désir et le plaisir», Nine Antico décortique «la sensation d’un corps prisonnier du regard des autres face à l’illusion de son indépendance d’esprit». «L’obsession, c’est le piège de la féminité, explique encore l’autrice. Ce besoin et cette assignation des filles à plaire. Or tout l’enjeu est de parvenir à s’affranchir de cette dépendance au regard des hommes.»
Nouvelle pornographie
Cette volonté d’indépendance de corps et d’esprit traverse désormais toute la création contemporaine, qu’elle soit érotique voire pornographique. La collection BDCUL, «numéro 1 de la BD indébandante», fut un précurseur en la matière, en confiant ses récits drôles mais souvent turgescents à une pelletée d’autrices qui y vont souvent franco, de Chloé Wary à Delphine Panique en passant par Aude Picault, Coco, Emilie Gleason ou, déjà, Nine Antico. D’autres vont jusqu’à revendiquer une nouvelle pornographie, comme Claire Fauvel et son Alex, mais aussi Swann Dupont dans France profonde, dans lequel la scénariste imagine une jeune réalisatrice faire, sans jeu de mots, son trou dans le monde très masculin du porno des années 1970. Un personnage qui lui a directement été inspiré par Olympe de Gê, réalisatrice bien réelle et actuelle de films pornos «éthiques, féministes et éducatifs», laquelle a droit à trois pages d’entretien au terme de ce roman graphique. Elle y revendique elle aussi et entre autres une autre pornographie et d’autres représentations de la sexualité –entendez moins masculine et juste masturbatoire–, capables surtout de véhiculer des ambitions esthétiques souvent absentes du genre.
Laurie Agusti lance l’alerte rouge sur la radicalisation de la haine des femmes
Dans Rouge signal, Laurie Agusti explore le côté obscur du désir –celui toxique, voire mortifère, des masculinistes en pleine radicalisation. Vertigineux et inquiétant.
Une rue, deux mondes. D’un côté, celui léger, bavard et joyeux malgré les difficultés du quotidien, d’une onglerie occupée par quatre nails artists très différentes, mais à la sororité chevillée au corps. De l’autre, l’appartement d’Alexandre, commercial dans une société de matériel artistique, qui n’a que son téléphone, sa fenêtre vers l’onglerie d’en face et quelques collègues au mal-être aussi grand que le sien pour briser sa solitude et un célibat qu’il vit comme une punition. Un incel (mot-valise pour «involuntary celibate», ou célibataire involontaire) plein d’amertume et de colère. Celle-ci se nourrit des discours de mâles alphas qu’Alexandre suit en boucle sur les réseaux sociaux, entre manuels de drague dégradants, podcasts virilistes et décomplexés, jusqu’aux «boot camps» et groupes d’influence masculinistes qui préparent leurs membres à une violence sexiste complètement assumée. Cette violence explosera bientôt entre ces deux mondes, désormais inconciliables…
Laurie Agusti, connue jusqu’ici pour ses albums jeunesse exigeants, impressionne avec cette première bande dessinée adulte, et le double vertige que ce Rouge signal provoque. Un vertige d’abord esthétique, avec ses compositions au Rotring et à la gouache, qu’elle place en couches successives, parfois nombreuses, «pour faire vibrer les aplats et amener de la vie et de la lumière dans les peaux et les incarnations». Elle crée ainsi, dans des successions de gros plans, de cases parfois serrées et d’écrans digitaux, des atmosphères particulièrement anxiogènes ou, au contraire, vibrantes de vie.
Un véhicule esthétique parfait pour provoquer cette fois l’autre vertige, lié directement à son propos et à cette observation quasi chirurgicale et extrêmement documentée d’une radicalisation qui se nourrit de virilité en berne et de haine des femmes. «À l’origine, je voulais questionner le rapport de l’individu au groupe et je m’intéressais aux mouvements sectaires, quand j’ai découvert la mouvance masculiniste, explique Laurie Agusti. Le thème de la peur est omniprésent dans mes livres, et ces hommes-là me font peur, mais un livre comme Rouge signal me permet de m’y confronter et de me sentir mieux armée. Pour le personnage d’Alexandre, je me suis entre autres inspirée des écrits laissés par les auteurs d’attentats masculinistes aux Etats-Unis et au Canada. Des hommes qui affirment que les féministes sont extrêmement dangereuses. Mais je n’ai trouvé aucune trace d’attentat féministe.»
Rouge signal, de Laurie Agusti, éditions 2042, 200 pages.
La cote de Focus: 4,5/5
