Critique | BD

[la bd de la semaine] Football-Fantaisie de Zviane: un trésor délirant de complexité

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Zviane, Pow Pow

Football-Fantaisie

516 pages

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Colin Bouchat Journaliste BD

La Québécoise Zviane imagine une délirante course-poursuite qui tire dans tous les sens, preuve du bouillonnement qui anime la scène BD de la Belle Province.

Sous ses dehors foutraques, Football-Fantaisie est un trésor de complexité aux différents niveaux de lecture. Plusieurs histoires s’entremêlent, se défont et évoluent parallèlement. Résumer cette bande dessinée est un exercice difficile. Passé les pages de garde dessinées au grand angle figurant l’intérieur d’un appartement, une foule en délire ou encore un commissariat, nous voilà directement plongés dans le vif du sujet. Deux gamines sont poursuivies par des robots tueurs montés sur chenilles. Elles se réfugient chez une mamie sourde et muette dans la ville de Football-Fantaisie, sur l’île fictive de Banane- Banane au Canada. La plus âgée des deux filles semble avoir des pouvoirs kinésiques assez puissants. Des flash-back nous présentent ensuite un universitaire frustré par l’administration, qui décide de créer sa propre boîte et d’aménager son laboratoire dans un bunker sur la même île pour y faire des expériences sur le cerveau humain. Un de ses collaborateurs vit une histoire d’amour compliquée due à l’éloignement et au secret qui entoure son boulot. En marge, on s’attarde sur des jeunes ados qui traînent leur spleen dans la ville de Football-Fantaisie, font des conneries et sont arrêtés par les flics. Le tout dans une ambiance de campagne électorale au niveau national. Lentement, les pièces du puzzle s’assemblent. On comprend vite que l’île et ses habitants commencent à taper sur les nerfs du reste du pays…

« Île boire ménisque? »

Zviane fait ici un travail exceptionnel sur le langage, évocation du bilinguisme et de l’incommunicabilité au Canada. La langue véhiculaire des îliens est très étrange:  » Les jeunes devraient être comme nous » se traduit par  » Jeux ruelle voter clore sel poste« . Les pages entières aux dialogues abscons ne laissent pas de choix au lecteur: sourire et se laisser guider par l’action dessinée. Ajoutez à cela les expressions québécoises pur jus, des mots à moitié bouffés par la gamine de 6 ans, des dialogues en anglais entre scientifiques allumés, un nez bouché et -cerise sur le gâteau- une conversation en langue des signes entre la vieille sourde et muette avec une copine via Zoom. C’est jouissif! L’autrice québécoise s’est peu à peu éloignée du réalisme léger qui caractérisait son dessin à ses débuts pour nous servir ici un graphisme pêchu et super dynamique, qui va droit au but. Le tout agrémenté d’une charte graphique faite d’aplats de couleurs dévolus à chaque groupe de personnages, le noir et blanc étant réservé aux nombreux flash-back. Si on pédale un peu dans la choucroute au début, on est bien vite mis dans le bain quand les premiers indices d’une trame narrative apparaissent et on finit par ne plus pouvoir lâcher cette course-poursuite haletante.

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