Critique | Musique

Surrender, l’histoire de Bono en 40 chansons, racontée par le chanteur

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© GETTYIMAGES

Bono

Surrender, 40 chansons, une histoire

693 pages

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Surrender, 40 chansons, une histoire, de Bono, éditions Fayard, traduit de l’anglais (Irlande) par Julie Sibony, 696 pages. © National
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Dans son autobiographie Surrender, le chanteur de U2 revient sur 40 ans de carrière et d’activisme extra-musical, avec un talent de conteur imparable. Et sans éviter les sujets qui fâchent.

La scène date de mai dernier. Alors que la Russie renforce son offensive sur la région du Donbass, Bono et son compère The Edge donnent un mini-concert dans le métro de Kiev. L’image n’a pas manqué de faire le tour du monde -c’était bien son but. Ni d’irriter tous ceux que l’abattage “humanitaire” du chanteur de U2 ulcère… Au fil des années, celui-ci est devenu l’incarnation même de l’artiste engagé. Voire sa caricature? Dans tous les cas, il n’est pas dupe.

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À peu près à la moitié de son autobiographie Surrender, Bono évoque ce voyage à Kiev, à l’invitation du président Zelensky, rencontré des années auparavant, du temps où il était encore acteur et humoriste. “Autour d’une petite table ronde, le président nous parle de storytelling, de la nécessité de déjouer la machine de désinformation russe”, raconte notamment Bono. Quelques lignes auparavant, il évoque le chef de cabinet, Andriy Yermak, “un ancien producteur de cinéma. Je sens que nous appartenons à la même famille, celle des raconteurs d’histoire.” En tant qu’Irlandais, Bono est en effet équipé pour faire de la moindre anecdote un récit épique. Cette fois, cependant, c’est sa propre trajectoire qu’il a décidé de raconter.

Sous-titrée 40 chansons, une histoire, l’autobiographie remonte le fil de la vie du musicien, découpée en 40 chapitres, étalée sur plus de 600 pages. Du costaud donc. Mais il faut sans doute bien cela pour embrasser la carrière hors norme du leader du groupe superstar, aux 170 millions de disques vendus. Un quatuor, avec “pour chanteur un ténor qui refuse d’admettre qu’il est un baryton. Un petit bout d’homme qui chante des chansons de géant”, marqué par le deuil de sa mère, morte d’un AVC alors qu’il n’a que 14 ans; ado longtemps en conflit avec un père qui ne le prend pas au sérieux, “parce qu’il voyait que je m’en chargeais très bien tout seul”.

En déboulant de Dublin à la fin des années 70, U2 emprunte au punk sa fougue, pas son nihilisme. Les Irlandais préfèrent assumer leur naïveté, et opposent les grands sentiments romantiques à la politique de la terre brûlée des Sex Pistols. De toutes façons, écrit Bono, “la musique de U2 n’a jamais vraiment été du rock”. “Sous son vernis contemporain, c’est de l’opéra: de la grande musique, des grandes émotions, emballées dans la pop de l’époque.” Qui en doutait? Sur cette base, U2 remplira des stades entiers, avec Bono pour mener la charge, chanteur à la voix imposante, porté aux élans mégalos. Tu crois “que ton ego rentre encore dans cette limousine-ci”, charrie un jour sa femme Ali, fil rouge du livre et garde-fou du chanteur, alors que celui-ci débarque au volant de sa petite Fiat 127, exalté par une première tournée aux USA…

Surrender, 40 chansons, une histoire, de Bono, éditions Fayard, traduit de l’anglais (Irlande) par Julie Sibony, 696 pages.
Surrender, 40 chansons, une histoire, de Bono, éditions Fayard, traduit de l’anglais (Irlande) par Julie Sibony, 696 pages. © National

Rockeur de bénitier

Né en 1960, Paul Hewson de son vrai nom, n’a jamais caché l’importance de la foi dans sa vie. On n’imaginait cependant pas à quel point celle-ci était cruciale –au point de se demander si les 40 chapitres de Surrender ne font d’ailleurs pas directement référence au chiffre biblique de la traversée du désert… Ado, Bono a fait partie d’une communauté religieuse qui ne semblait plus très loin de la secte. Son camarade The Edge sera lui-même tiraillé entre ses convictions et son activité de “troubadour”. Au point de vouloir quitter l’aventure. Il faudra l’intervention de Paul McGuinness, manager athée, peu disposé à sacrifier sa poule aux œufs d’or, pour ramener son groupe de “rockeurs de bénitiers” -à l’exception du bassiste Adam Clayton- à ses obligations terrestres.

On ne doute pas que ce sont malgré tout ces convictions religieuses qui ont amené Bono à s’investir toujours davantage dans ses engagements humanitaires -contre le sida, la pauvreté dans le monde, etc. Au fil du livre, ses combats prennent d’ailleurs de plus en plus de place. Surrender n’est pas avare en anecdotes sur la vie de U2 -le premier contrat signé dans les toilettes des femmes du Lyceum Theatre de Londres, les tensions durant l’enregistrement de l’album Achtung! Baby, etc. Mais, arrivé aux deux tiers du livre, l’activisme de Bono occupe quasiment toute la place -à un moment, après avoir énoncé les différents chantiers entrepris, le chanteur se sent même obligé de préciser: “Pendant ce temps-là, le groupe -l’autre, vous vous souvenez?- avait sorti deux albums”…

Star planétaire, Bono se retrouve ainsi à fréquenter les “grands” de ce monde, dont au moins trois présidents américains -Bush, Clinton, Obama-, mais aussi le pape, Nelson Mandela, Bill Gates, Rupert Murdoch, etc. À un moment, au détour d’un paragraphe, il écrit même: “J’ai oublié de prévenir Ali que Mikhaïl Gorbatchev allait peut-être passer”…

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L’Irlandais est partout, et forcément agace. Idéaliste “pragmatique”, il n’hésite pas par exemple à s’afficher aux côtés des faucons républicains de George Bush Jr. On l’accuse alors de pactiser avec le diable. Lui rappelle que sa croisade aura permis de dégager un plan de 15 milliards de dollars pour la lutte contre le sida. Conscient de ses ambiguïtés, Bono n’évacue pas non plus le syndrôme du Messie blanc, figure du white savior qui passe de moins en moins -“En tant que chanteur de groupe de rock, il vous en faut une petite dose, mais c’est moins utile pour un militant anti-pauvreté. Ni la question d’un groupe multimillionnaire qui “optimalise” sa fiscalité en délocalisant ses activités aux Pays-Bas… Citant son manager, Bono explique: “Il comprenait qu’un groupe devait faire des affaires autant que de la musique, sans quoi les affaires nuiraient à sa musique”…

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À cet égard, ce n’est pas avec Surrender que Bono convaincra les sceptiques. Mais si le chanteur ne résout pas toutes ses contradictions, il les exprime avec assez de sincérité et d’humour que pour rendre la lecture de son épaisse biographie passionnante. Et ses questionnements interpellants: a fortiori dans un monde qui semble s’écrouler, que peut encore l’artiste?

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