De Pluribus à Lily Allen en passant par Laura Vazquez, la colère des femmes s’exprime désormais cash et ouvertement. Dans le viseur: le patriarcat, les assignations, la violence, les discriminations.
En thermodynamique, on appelle ça le principe adiabatique. Lorsqu’un gaz est comprimé rapidement dans un espace clos, sa température augmente. Il en va de même pour les émotions. Lorsque la dénonciation des injustices et violences chroniques subies depuis trop longtemps se heurte à un mur d’indifférence, les esprits s’échauffent naturellement. Ainsi, lassées que leurs revendications légitimes –égalité des salaires, meilleure répartition de la charge mentale, etc.– ne soient pas entendues –ou trop peu ou trop lentement–, et excédées par le maintien à des niveaux effarants du harcèlement et des féminicides (plus de 20 décès en Belgique en 2024), les femmes laissent désormais éclater leur colère au grand jour. Fini de prendre des pincettes, de demander poliment au patriarcat de changer son logiciel.
Ce ras-le-bol, de nombreux films, feuilletons télé, albums, BD et livres récents s’en font l’écho rugissant. C’est peut-être dans les séries, parce qu’elles touchent un public plus large et servent de facto de baromètre des tendances en voie de «mainstreamisation», que cette poussée de fièvre est la plus manifeste. En 2023, Beef (Acharnés, en VF) avait déjà donné le ton, au départ d’un clash entre deux conducteurs, dont l’un est une conductrice, prête à rendre coup pour coup à son meilleur ennemi, et à passer par la même occasion ses nerfs sur un mode de vie dicté par les assignations. La même fureur coule dans les veines de Carol, l’héroïne de Pluribus, la nouvelle série du créateur de Breaking Bad. Face à des zombies bienveillants qui veulent son bien coûte que coûte, cette humaine soucieuse de son libre arbitre oppose une fin de non-recevoir, regards courroucés à l’appui.
Que ce soit cette fois-ci une femme qui pète un câble sous la pression, et non plus le mâle blanc archétypal comme dans Falling Down, est symptomatique de ce changement d’attitude. Qu’on retrouve aussi dans Riot Women, l’histoire de cinq copines d’un certain âge qui montent un groupe de punk-rock, ou dans un film comme The Substance, avec une Demi Moore en pétard contre le jeunisme et une société normative. On parle même de «femgore» pour désigner ce sous-genre horrifique en expansion. Signe que les mecs n’ont plus le monopole de l’exaspération, ni de la vengeance saignante.

Derrière le micro, le ton aussi est monté d’un cran. Voire de deux ou de trois. La rogne contamine jusqu’à la pop. C’est Lily Allen qui balance à son ex d’aller «se faire foutre!» dans West End Girl. C’est Florence and the Machine qui peste contre la différence de traitement entre les genres sur Everybody Scream. Un mouvement global. En littérature, la «female rage» met le feu à la misogynie, à l’emprise toxique, aux injonctions. Lors de la dernière rentrée littéraire, Laura Vazquez ou Sephora Pondi ont bousculé la prose avec des textes à la nitro. Et la rentrée de janvier prochain devrait aussi voir rouge. Grasset publiera le récit d’une jeune étudiante timide remontée contre «un monde qui ne la craint pas» (Explosives d’Hélène Coutard).
Il faut parfois hausser le ton pour se faire entendre. Cela passe par les mots, les images, par les corps directement aussi, comme en danse, avec cette génération de chorégraphes qui abordent frontalement les traumas et le viol. Gisèle Vienne et son Extra Life, globalement décevant malgré la présence d’Adèle Haenel, mais puissant quand la danseuse libère par le mouvement sa rage contenue. A Paris, la Brésilienne Carolina Bianchi va encore plus loin dans son spectacle The Brotherhood, étrillant l’entre-soi masculin, jaloux de son «génie» autoproclamé.
Il y a un siècle, on enfermait les femmes pour hystérie. Aujourd’hui, elles prennent leur exaspération en main. Et ce n’est que le début…