S’il ne fallait formuler qu’une seule bonne résolution pour 2026, qui englobe toutes les autres, ce serait celle-là: renoncer petit à petit à l’abondance. De biens et de services (de streaming). Pour la planète mais aussi pour sa santé mentale.
La force du mythe de l’abondance, combustible principal du réacteur néolibéral, c’est qu’une fois qu’on y a goûté, il est très compliqué de faire marche arrière, et encore plus de penser hors de son périmètre. On pourrait utiliser la métaphore de la douche chaude pour illustrer ce principe. Personne ne quitte de gaieté de cœur la caresse réconfortante de l’eau brûlante pour retrouver la morsure du froid, quand bien même dans un coin de la tête clignote le voyant du gaspillage des ressources naturelles.
Les formes que prend cette hypnose collective sont diverses et variées. Il serait facile de pointer un doigt accusateur sur les Temu, Shein et autres AliExpress qui inondent le marché mondial de produits inutiles et bas de gamme. Ils jouent sur la peur du manque ou l’illusion de pouvoir liée à l’accumulation pour nous transformer en hyperconsommateurs zombies… Mais c’est oublier qu’on a aussi adopté spontanément la même doctrine pour nos loisirs plus ou moins culturels. Le streaming, devenu l’alpha et l’oméga de l’industrie du divertissement de masse, répond à la même logique de flux continu. Une sorte de robinet magique qui crache des contenus comme une cascade déverse ses millions de litres sans qu’on se demande d’où vient toute cette eau et si elle sera toujours là l’année suivante. Derrière cette mystification se cache un autre mythe tout aussi aveuglant: celui de la croissance perpétuelle, clé de voûte du capitalisme. Premier commandement de ses soldats: de la matière première, toujours tu trouveras. Si pas sur Terre, sur la Lune ou sur Mars.
Les effets pervers de cette course effrénée se font sentir aux deux bouts de la chaîne. En amont, les producteurs sont tenus de tenir la cadence. Les géants de la tech doivent aller chercher le minerai audiovisuel là où il se trouve, sous peine de voir les clients détaler. Lorsque Netflix convoite Warner Bros., ce n’est pas tant pour le prestige de s’offrir un fleuron du cinéma hollywoodien que pour siphonner un formidable catalogue qui permettra à sa plateforme de maintenir le débit.
On voit les limites de cet écosystème vorace, condamné à la surchauffe. Dans un cartoon, il serait représenté sous la forme d’une chaudière prise de contorsions, de la vapeur s’échappant de tous ses joints. En aval, le consommateur n’est pas mieux loti. On lui fait miroiter qu’il est libre de choisir dans une offre (de films, de séries, d’albums, de podcasts…) infinie. Un progrès, dit-on. Mais il ne sait plus où donner de la tête, son attention n’arrive plus à se fixer sur un seul objet. Avant même sa première partie, un joueur peut s’épuiser rien qu’en customisant son avatar. La profusion crée plus de frustration qu’elle ne libère ou stimule l’esprit.

Aussi, pour 2026, s’il ne fallait formuler qu’une seule résolution, qui est un peu la mère de toutes les autres, ce serait celle-là: renoncer à l’abondance. Pas en une fois, mais un peu chaque mois. Quelques minutes de scrolling en moins par-ci, par-là. Si on ne le fait pas pour sauver la planète ou pour les générations futures, on peut le faire pour se sauver soi-même. De cette pression diffuse à profiter de tous les plaisirs disponibles, grisante un instant mais épuisante sur la longueur. Réapprenons à nous concentrer. On peut même en faire un concept vendeur, si ça peut rassurer ceux qui verraient dans cette invitation un plaidoyer pour la décroissance. L’exemple vient du Japon, comme souvent lorsqu’il s’agit d’allier minimalisme, élégance et air du temps. La librairie Morioka Shoten, à Tokyo, ne vend qu’un livre à la fois. Il est le roi de la boutique pendant une semaine. Puis un autre prend sa place. Une manière originale de renouer avec «l’envie d’avoir envie», comme disait un célèbre philosophe.