«Il est douloureux de supporter le talent des salauds», constate Thomas Gunzig

A contre-courant de la pensée dominante qui voit tout en noir et blanc, Thomas Gunzig invite à accepter les contradictions de nos héros plutôt qu’à les voir artificiellement comme des saints ou des démons. © BELGA
Laurent Raphaël
Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Dans un post Facebook sur la mort de Brigitte Bardot, Thomas Gunzig invite à sortir de la polarisation idéologique pour juger le monde et les salauds, qui nous ressemblent plus qu’on ne veut bien l’admettre.

Thomas Gunzig, qu’on ne présente plus, a ouvert le bal Facebook 2026 avec une analyse grinçante et à contre-courant dont il a le secret. Dans son viseur: la mort de Brigitte Bardot. Ou plus exactement ses fans et ses détracteurs qui, à l’annonce de sa disparition, ont ferraillé joyeusement sur les réseaux sociaux à coups de commentaires élogieux pour les uns, de tombereaux d’insultes pour les autres.

Prenant ses distances avec ce «vacarme», l’écrivain et chroniqueur invite à réfléchir hors du ring. Comment? En tendant un miroir à ceux qui ont exprimé sans nuance leur admiration ou leur dégoût, comme si B.B. ne pouvait avoir été qu’un ange ou qu’un démon. Cette polarisation prévisible et bien dans l’air du temps «raconte beaucoup de choses à commencer qu’il est douloureux de supporter le talent des salauds», écrit Gunzig dans son post.

En effet, on préférerait nier cette dissonance, oublier que «le monde est injuste» et que dans le même corps peuvent cohabiter à la fois un être d’exception et une pourriture. Découvrir que celui ou celle qu’on a admiré pour ses films, ses chansons, ses peintures, qui nous a touché profondément, a piétiné ensuite des valeurs qui nous sont chères, est douloureux. Une haute trahison de nos idéaux que l’on transformera en colère pour préserver, croit-on, l’intégrité de nos convictions. Sauf que la colère n’efface pas l’amour qui couve sous les braises. On l’a juste repoussé dans un coin de sa psyché. Pour s’épargner de reconnaître qu’on aime un salaud. Et qu’au fond, nous aussi, nous sommes le réceptacle du meilleur et du pire.

Le problème avec la colère, c’est qu’elle dévore tout. C’est un feu de forêt. Elle est addictive, tyrannique, destructrice. Et quand elle prend le pouvoir, elle nous fait ressembler aux salopards qu’on dénonce. Détester subitement et unilatéralement ce qu’on a adoré revient à enfiler le collier d’immunité dans Koh-Lanta: il nous donne l’illusion de rester dans la partie, d’être préservé de toute forme d’abaissement, d’égarement, d’ignominie.

Mais que faire alors de l’antisémitisme chez Céline, de la misogynie chez Picasso, s’interroge l’auteur de Kuru, ou plus près de nous, de la conduite problématique de Joachim Lafosse, ou des accusations de harcèlement visant Anne Teresa De Keersmaeker? La question a resurgi le week-end dernier en assistant à l’hommage incandescent que la papesse de la danse consacre à Brel, avec la complicité fougueuse de Solal Mariotte. Même si cela coûte de l’admettre, son autoritarisme malsain n’enlève rien à la puissance de cette mise en mouvement des mots fiévreux du Grand Jacques.

«Il n’y a rien d’autre à faire que d’accepter en moi la possibilité de la contradiction», suggère le snipper de la RTBF. Accepter que le côté lumineux de nos héros côtoie le côté sombre. Une lucidité douloureuse qui rend justice à la complexité humaine, met le doigt sur ses fragilités, ses ambivalences, ce qu’il appelle la pensée analogique, dynamique, évolutive, par opposition à la binarité techno-fasciste.

Une prise de distance et de hauteur qui fait du bien, aère la pièce. Et qui n’a rien à voir avec le déni ou une tentative retorse de dédouaner les salauds. Mais plutôt de sortir du piège du campisme, ce traquenard intellectuel qui consiste à voir le monde et les gens en noir et blanc. La ligne de démarcation idéologique actuelle ne sépare pas ceux qui sont pour et ceux qui sont contre –Gaza, Israël, l’inclusivité ou Bardot–, mais d’un côté les professionnels de l’indignation et les zélateurs béats, enfermés dans la même logique de confrontation, et de l’autre, ceux qui ne prétendent pas avoir réponse à tout, doutent, accueillent avec vigilance mais bienveillance leurs faiblesses, avec l’espoir, même maigre, de les corriger.

 

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