Une femme cheffe d’orchestre? La Belgique première de classe

Elim Chan, cheffe principale de l’Antwerp Symphony Orchestra. © Los Angeles Times via Getty Images

En novembre, le «Philhar’» de Radio France nommait Mirga Grazinyté-Tyla première cheffe invitée. Il y a 20 ans, il refusait de jouer sous le geste de Claire Gibault. Si les mentalités changent, le plafond de verre se fissure à peine.

Il aura fallu attendre deux siècles après l’essor de la fonction telle que connue aujourd’hui pour que des orchestres commencent à nommer des cheffes à leur tête. Le métier étant affaire de pouvoir, sa position resta longtemps associée à la mâle figure d’autorité. Si les places au pupitre restent chères, y mettre une femme serait «contre-nature», disait le Russe Yuri Temirkanov, en 2008, avançant qu’une consœur trop jolie distrairait les musiciens de leur partition. Que Marin Alsop lui ait ravi les rênes du Baltimore Symphony Orchestra quelques mois plus tôt n’excuse rien. Mais il y a pire…

Professeur de nombreuses grandes baguettes de notre temps, dont la polyvalente Susanna Mälkki, le Finlandais Jorma Panula semblait encore plus gratuitement phallocrate lorsqu’il expliquait, en 2014, que les artistes du sexe prétendument faible peuvent diriger quelques pages délicates (comprenez, Debussy), mais ne sont pas taillées pour les poids lourds du répertoire (Bruckner ou Stravinsky, impossible!). «Il s’agit d’une question purement biologique», soulignait-il à la télévision de son pays. Heureusement sans invoquer la difficulté de combiner carrière et maternité, comme l’osa Bruno Mantovani, en 2013, alors qu’il administrait le Conservatoire de Paris, même s’il signalait d’abord le manque d’aspirantes, toujours d’actualité.

«On avance, on travaille et on montre ce que l’on vaut, tant par le talent que par l’effort.»

A Bruxelles, ces dix dernières années, on ne dénombre que quatre diplômées. «En prenant les candidats et candidates qui s’inscrivent et réussissent les tests d’admission, sans discrimination positive ni négative, nous avons une minorité variable d’étudiantes en Master 2. Il n’est pas facile d’imposer artificiellement une parité chez les élèves», constate Michel Stockhem, directeur de l’école Arts2 (Mons). Les musiciennes hésitent-elles davantage que les garçons à s’engager dans cette voie? En fin de cursus au conservatoire hainuyer, Elena Lorda confie que «toute femme qui se projette au pupitre est consciente d’évoluer dans un environnement encore très masculin. Alors, on fait ce que nous devons faire si souvent: on avance, on travaille, on se prépare et on montre ce que l’on vaut, tant par le talent que par l’effort. Et malgré tout, il me semble que nous devons encore le prouver un peu plus que les hommes.»

Premières dames

Il faut voir d’où l’on vient. Sans remonter au XIXe siècle ou pointer les rares éclaireuses d’avant-guerre, admirons la longévité inédite de Veronika Dudarova aux commandes de l’Orchestre symphonique de Moscou (1960-1989). Rien de comparable en Europe, jusqu’à ce que l’Australienne Simone Young investisse le bureau directorial de l’Opéra de Hambourg (2005-2015) et descende dans la fosse de la Staatsoper de Vienne, qui avait, elle aussi, refoulé Claire Gibault lorsqu’elle assistait Claudio Abbado. Malgré d’autres victoires, cette dernière finit par fonder son propre ensemble, le Paris Mozart Orchestra, pour contourner le machisme régnant dans les institutions. Stratégie à laquelle bien d’autres furent contraintes avant elle.

Parmi les cheffes au parcours plus singulier, deux ont d’abord donné de la voix. La contralto Nathalie Stutzmann, qui commença par diriger ses troupes de l’orchestre Orfeo 55 en même temps qu’elle chantait, foule désormais d’importants podiums. Nommée à Atlanta l’année de ses débuts à La Monnaie (La Dame de pique, 2022), elle triomphe aussi au Met de New York ou au Festival de Bayreuth. A l’autre bout de la tessiture, la Canadienne Barbara Hannigan ne voit elle non plus aucune raison de choisir. Rien ne l’empêche de mener de larges effectifs tout en allant chercher le suraigu, quitte à tourner le dos aux musiciens.

Les pionnières semblent donc installées. Une inspiration pour la jeune génération? «Si ma vocation n’a jamais dépendu d’un maestro ou d’une maestra en particulier, c’est un bon moment pour oser. La présence croissante –même si encore insuffisante– de cheffes ouvre des portes et change les regards. Appelez cela un réveil social, une évolution ou simplement une restauration de justice, mais il était temps. Et dans ce contexte, c’est une opportunité qu’il faut savoir saisir», estime Elena Lorda.

Star Academy

En 2020, Claire Gibault et son orchestre fondent le concours «La Maestra», réservé aux baguettes féminines. Hébergé par la Philharmonie de Paris, il se fixe pour but de découvrir de nouveaux talents et d’accompagner la carrière de ses heureuses élues pendant deux ans. Parmi les 225 dossiers reçus, seize candidates participeront à la quatrième édition, du 23 au 28 février prochains. L’épreuve est aussi l’occasion de commander des études: des 778 orchestres permanents recensés dans le monde fin 2021, seuls 7,9% étaient conduits par une directrice musicale ou une cheffe principale. Chiffre qui, après avoir connu un pic deux ans plus tard (15,5%), régressait à la dernière mise à jour (10,5%, en 2024).

Peut mieux faire, il va sans dire. A noter toutefois qu’avec Elim Chan à Anvers et Kristiina Poska au Symfonieorkest Vlaanderen, la Belgique aux huit phalanges reste première de classe (25%), même si sa note dégringole par rapport à l’époque où Speranza Scappucci régnait sur l’Opéra royal de Wallonie (37,5%). «L’important n’est pas la stricte parité, car il y a comme partout des femmes très mauvaises dans le métier, mais que tout le monde ait ses chances», remarquait Nathalie Stutzmann alors qu’elle présidait la troisième édition du concours. En souhaitant que le genre de l’artiste au pupitre ne soit bientôt plus un sujet.

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