L’Empire et le milieu

Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Durant deux ans, les journalistes Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine ont enquêté sur les coulisses de l’industrie rap et ses liens avec les milieux criminels. Où la réalité rejoint (trop souvent) la fiction.

C’est une enquête soufflante. Pour raconter les coulisses de l’industrie du rap en France, ils s’y sont mis à trois. Dans L’Empire, et sur quelque 300 pages, les journalistes Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine déroulent une investigation que l’on devine aussi solide que compliquée à mener. Peu de business sont en effet aussi opaques que celui de la musique, surtout celui des majors (Universal, Warner, Sony). A fortiori quand il s’agit de les interroger sur leurs liens avec des personnages sulfureux. Les conversations en off constituent ici quasi la règle, et l’anonymat des sources un prérequis. Les infos ont été recoupées avec soin, en s’appuyant notamment sur des procès-verbaux d’auditions et autres documents judiciaires et comptables.

«Des pontes d’organisations criminelles se muent en traders de rappeurs.»

Ce qu’ils ont découvert? Que l’explosion du rap a aiguisé les appétits, non seulement des labels, prêts à débourser des sommes parfois folles pour s’attirer les grâces du dernier rappeur en vogue, mais aussi de milieux liés au banditisme et au narcotrafic. La scène hexagonale n’est pas la seule concernée –en juillet dernier, le rappeur liégeois Boub’z écopait de quinze mois de prison pour trafic de stupéfiants. Mais le rap français a pris une telle dimension, désigné comme la musique la plus écoutée à l’heure du streaming, qu’il représente une manne financière considérable. De quoi susciter beaucoup d’intérêt: «Attirés par des avances à sept chiffres, encouragés par la facilité déconcertante avec laquelle les maisons de disques ouvrent leurs coffres, des pontes d’organisations criminelles se muent en traders de rappeurs.» D’autant que ces derniers sont souvent eux-mêmes issus de quartiers précarisés, dans lesquels ils ont parfois croisé ou grandi avec les futurs malfrats. La justice s’intéresse entre autres aux liens entre le rappeur Koba LaD, actuellement en prison pour un accident de la route mortel, et la Black Manjak Family, soupçonnée d’avoir organisé l’évasion sanglante du truand Mohamed Amra, en 2024…

L’Empire ne s’attarde pas seulement sur les liens entre industrie musicale et narcotrafiquants –«Ce n’est plus du tout un jeu ou un truc de rappeurs. Il y a une organisation, des exécutants, des morts» , s’inquiète un producteur réputé. Son grand mérite est aussi d’analyser comment le rap est arrivé au sommet –en décryptant les exemples d’indépendance que sont Jul et PNL, s’affranchissant des majors. Et comment il a étendu son influence, préférant le bling de Dubaï ou les promesses de l’Afrique, que de s’encroûter sur un Vieux Continent qui, par ailleurs, ne traite pas toujours bien ses fils d’immigrés. Moins fasciné aussi par les grandes figures politiques que par les capitaines d’entreprise capitalistes –la célèbre photo de Booba et Vincent Bolloré, la relation privilégiée entre Jul et Rodolphe Saadé, patron du groupe CMA CGM, troisième armateur mondial. Dans un chapitre intitulé Les diplomates, les journalistes racontent encore comment Gims a tissé une série de relations au sommet entre Marrakech, Kinshasa, Abidjan et, tout de même, l’Elysée. Un mélange des genres qui démontre l’importance prise par ces artistes et la culture rap en général. Pour le meilleur, comme pour le pire…

L’Empire. Enquête au cœur du rap français, par Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine, Flammarion, 314 p. 4/5

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