
Gravas sort un premier album de rock venimeux: “Au plus la chanson est simple, au plus elle doit être consistante”
Après deux ans de gestation, le trio bruxellois Gravas sort un premier album de rock minimaliste et hanté. Aux côtés de la peintre Aurélie Gravas, Françoise Vidick (Joy) et Marc Huyghens (Venus). Rencontre
Ils sont là, ponctuels, au rendez-vous: Aurélie Gravas, Françoise Vidick et Marc A. Huyghens. Dans le café du haut de Saint-Gilles où on les retrouve, les laptops chauffent, entre mails et calls vidéo. Eux préfèrent alterner café et clope… A trois, ils forment Gravas. Après deux ans de tâtonnements, ils ont sorti la semaine dernière leur tout premier album.
Pour autant, leurs CV sont loin d’être vierges. Celui de Marc Huyghens est sans doute le plus fourni. On lui doit notamment des groupes comme Venus –vaisseau amiral du rock indie nineties made in Brussels, à une époque où tout se passait à Anvers– ou Joy, dans lequel on retrouvait déjà Françoise Vidick, percussionniste compulsive qui a également chanté aux côtés de Zap Mama, dEUS, etc. Enfin, à l’initiative du projet, on trouve Aurélie Gravas.
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Gravas, stricto trio
Peintre française installée à Bruxelles depuis 20 ans, Aurélie Gravas avait déjà formé La Femme d’Ali, avec le trompettiste Luc van Lieshout (Tuxedomoon, Flat Earth Society). «A un moment, j’ai eu envie de chansons qui s’appuient davantage sur des harmonies féminines. Il se fait que j’avais rencontré Françoise une dizaine d’années auparavant, elle m’avait donné quelques cours de chant» –«Des conseils de chant…», nuance l’intéressée, modeste. «On ne s’était plus jamais vues dans l’intervalle. Mais quand j’ai commencé à imaginer ces morceaux, elle était une évidence. Très vite, elle m’a proposé de rencontrer Marc. Je ne le connaissais pas du tout. Mais Françoise m’a assuré qu’il allait pouvoir nous aider sur la production, le son de la guitare, etc.» De fait, Marc Huyghens embraie et se prend vite au jeu. «Je trouvais qu’il y avait une personnalité très forte dans la voix d’Aurélie. Et j’ai tout de suite aimé sa façon de construire ses morceaux, à la fois étrange et très directe, ce qui n’est pas si courant.»
Quelques mois plus tôt, la combinaison n’aurait cependant pas été aussi évidente. Comme pour Françoise, la fin de l’épisode Joy a en effet laissé des traces. «Officiellement, c’est moi qui ai mis un terme au projet, en octobre 2015. Mais cela ne marchait plus, on ne sentait plus d’intérêt, cela devenait compliqué de trouver des concerts… C’est aussi une période de bascule plus générale dans l’industrie de la musique. On a pu avoir l’impression de ne plus être au bon endroit au bon moment.»
Retour de flamme
Marc Huyghens décide alors même de raccrocher, revend tous ses instruments, son matériel, et commence à travailler dans une petite librairie du centre. «J’ai dû prendre le temps de faire mon deuil de certaines choses, et de passer outre cette impression d’avoir un peu « tout dit ». Au bout d’un moment, j’ai fini par me rendre compte malgré tout que quelque chose me manquait: la musique, et ce moment particulier où tout disparaît quand vous jouez. J’ai donc repris une guitare, et j’ai recommencé à m’enregistrer d’abord avec mon téléphone, puis en rachetant un enregistreur, des micros, etc.»
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Voilà donc les trois réunis. Avec Aurélie Gravas pour allumer la mèche. «J’arrive avec le texte et un squelette d’accords. Et puis chacun s’empare du morceau. Quand on joue ensemble, on se comprend très vite, peut-être plus que quand on parle (sourire).» Au centre du jeu, une certaine idée du rock, venimeux, hiératique, qui irait du Velvet Underground à PJ Harvey en passant par Low –«En gros, pas trop les musiques de 2025», grince Marc Huyghens. Avec la volonté aussi de cultiver un certain «minimalisme», glisse Françoise Vidick.
D’où une formule qui s’est donc fixée sur un trio, «où chaque composante est essentielle. Si l’on retire un seul élément, c’est toute la chanson qui bascule». Avec, résume Aurélie, «Françoise qui marque le rythme très frénétique et linéaire, que j’appuie moi-même quelque part à la guitare, pendant que Marc se faufile entre les deux, crée des textures, rentre et sort, etc.»
Grands espaces
Sur son premier album, Gravas envisage chaque chanson comme un orage en suspens (Queen Evelyn), chaque titre tendu comme la corde d’un arc prêt à décocher sa flèche (Teepees). Marc Huyghens, néo-sexagénaire: «Au fil du temps, je suis de moins en moins intéressé par l’inventivité harmonique ou mélodique d’un morceau. Je recherche davantage la richesse de l’expression, l’énergie et l’intensité avec laquelle les choses sont dites. Un peu comme dans le blues. C’est ce que j’ai peut-être un peu retrouvé dans la musique d’Aurélie qui reste relativement « brute ». Ce n’est pas pour minimiser! Au contraire. Quand c’est simple, il faut que ce soit consistant, qu’on retrouve une certaine tension.»
Si je n’ai pas la musique, la peinture devient chiante. Et si je ne peins pas, la musique n’existe pas. C’est aussi simple que ça.
Tout au long des treize morceaux de l’album –dont deux en français–, Gravas dessine ainsi un rock viscéral, «ancestral», ouvert sur les grands espaces. Il y est question de fin de monde (I’m on Earth), de relecture féministe de textes sacrés (Queen Evelyn), de sororité (Sisters). Et bien sûr de peinture, comme sur le morceau Jean Brusselmans, «dans lequel j’imagine un personnage qui se baladerait dans plusieurs tableaux du peintre belge».
Toiles de son
Entre la musique et l’activité picturale d’Aurélie Gravas, il y a en effet un lien direct. «Déjà parce que je compose dans mon atelier, là où j’ai la paix. Ou, en tout cas, s’il y a la guerre, c’est moi qui l’ai commencée.» Et puis surtout, parce que l’un nourrit l’autre. «Si je n’ai pas la musique, la peinture devient chiante. Et si je ne peins pas, la musique n’existe pas. C’est aussi simple que ça. J’écris d’ailleurs de manière très visuelle. Je réfléchis en « espaces ».» Dans le travail d’Aurélie Gravas, une discipline fonctionne donc toujours en miroir de l’autre. A l’instar de la pochette de l’album, qui reprend l’un de ses tableaux.
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Dans le catalogue d’une exposition chez Alice Gallery, à Bruxelles, son œuvre était ainsi définie comme «une stratégie de vie et de survie», oscillant «entre figuration et abstraction». Aurélie Gravas confirme, donnant une description de sa peinture qui pourrait convenir également à sa musique: «Je suis par exemple assez passionnée par les courants modernistes et toute cette époque où le peintre ne répondait pas au marché, mais à une forme d’utopie. Comme lancé dans une quête de la forme parfaite ou qui puisse durer dans le temps…» ●
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