Calbo, moitié du duo français mythique Ärsenik, est décédé dimanche, à 52 ans, laissant la planète rap sous le choc. Deux semaines plus tôt, c’est Sly Dee, pionnier du rap belge, qui est mort, emporté lui par un cancer, au même âge. Si le premier a marqué le rap francophone, le second a été l’un des pionniers du genre en Belgique. Retour sur leurs parcours respectifs
Calbo est mort ce dimanche 4 janvier, à l’âge de 52 ans, a-t-on appris dans un communiqué publié par la famille. Les circonstances de son décès n’ont pas été précisées. Né Calbony Mbani, il était la moitié d’Ärsenik, duo iconique du rap français, constitué avec son frère Lino. Hier soir, les réactions n’ont pas manqué d’affluer après l’annonce. De Mokobé du 113 – « Avec ton frère, vous avez marqué le rap français, vous l’avez giflé ! » -, à Rohff – « On a perdu un grand monsieur du rap, et un grand frère de la vie », d’autres, comme Booba, se contentant encore de poster un extrait du titre Chrysanthème, d’Ärsenik : « ça tient à rien, la vie »…
Né le 22 septembre 1973, Calbo est né dans le Val d’Oise, au nord de Paris. Originaire du Congo-Brazzaville, il a grandi à Villiers-le-Bel, l’une de ces communes agricoles dont le visage s’est modifié après l’implantation de grandes barres au cours des années soixante. Comme celles du quartier de La Cerisaie, où ont longtemps vécu Calbo et son frère Lino. Les deux frangins fondent Ärsenik au début des années 1990, quand le rap est encore considéré par beaucoup comme une chimère, voire une simple mode passagère.
Calbo, rappeur d’élite
Longtemps, ils font leurs armes dans les halls, avant d’être repérés par Jérôme Ebella alias Kenzy, le grand manitou du Secteur Ä. Collectif majeur du rap français, il comptera notamment en ses rangs le Ministère A.M.E.R., Doc Gynéco, Pit Baccardi, les Neg’ Marrons, etc. Les premiers ouvriront par exemple la fenêtre d’un rap hardcore hexagonal. Le deuxième, celle d’un g-funk à la française. Avec Ärsenik, le Secteur Ä enfoncera le clou d’un rap hexagonal teigneux, s’inspirant de la source américaine, sans tomber dans le mimétisme. Un rap de « puristes », qui ne refuse pas non plus pour autant le succès commercial. Interrogé en 2022 sur le podcast Du béton aux nuages – la saga du rap français, écrit par Raphaël Da Cruz, pour la radio Le Mouv, Calbo expliquait alors : « (Kenzy) avait déjà tout son plan dans sa tête : (…) « Votre kung-fu est compliqué, mais dans trois ans, le temps d’habituer les gens avec des compilations, des apparitions sur les disques des autres, on sort un album et on nique tout. » »
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De fait. Publié en 1998, le premier album du duo Quelques gouttes suffisent… fait sensation. Produit avec Djimi Finger, il impose instantanément l’alchimie rap de la fratrie. Le verbe est aussi hargneux que cultivé, la rime aussi inventive que technique. Aujourd’hui encore, il est régulièrement classé parmi les meilleurs albums de l’histoire du rap français. Lino fait des étincelles, mais son grand frère n’est pas en reste. « Lino est la mèche brillante qui fait « tch tch », Calbo le bâton de dynamite qui fait « boum » », peut-on lire par exemple dans L’Obsession rap, de l’Abcdrduson (ed. Marabout)
Affaire de famille
C’est à Calbo que l’on doit par exemple la fameuse sentence : « Qui prétend faire du rap sans prendre position ? », balancée dès le premier morceau, le classique Boxe avec les mots. Tout cela n’empêche pas les ego trips et les envies de réussite économique. Mais avec toujours, en sous-texte, une rage politique. Cette année-là, Ärsenik monte sur les planches de l’Olympia, avec tout le Secteur Ä, pour un double concert historique, célébrant à la fois les succès du collectif et les 150 ans de l’abolition de l’esclavage…
Quelques gouttes suffisent… terminera double disque d’or. En 2002, il sera suivi de Quelque chose a survécu, plus sombre. Et c’est à peu près tout. Exigeants, les deux frères préféreront rester invaincus que de rejouer le combat de trop, se contentant d’apparitions chez d’autres. En juin dernier, Calbo était par exemple encore sur la scène du Vélodrome de Marseille pour célébrer la carrière d’IAM. Dimanche soir, après l’annonce du décès de Calbo, Akhenaton postait d’ailleurs sur Instagram un écran noir. Pour le coup, l’un des plus grands rappeurs français de tous les temps, auteurs de rimes par milliers, n’en avait plus aucune à sa disposition : « Désolé… je ne trouve pas les mots »
Sly Dee, gueule cassée du rap belge
Quelques jours auparavant, c’est une autre figure du rap, belge cette fois, qui a disparu. Né Frédéric Dewael, à Bruxelles, Sly Dee est décédé le 21 décembre dernier, lui aussi âgé d’à peine 52 ans, emporté par le cancer. Même si son nom reste encore souvent méconnu du grand public, Sly Dee fait partie des pionniers du rap d’ici.
A 16 ans, il a quitté l’école et intègre le groupe Kiwi. C’est l’époque du carton de Benny B, Vous êtes fous !, premier tube de rap francophone mainstream. Kiwi tente de surfer sur la vague. Signé sur le label Vie Privée, le trio a d’ailleurs été créé par les mêmes producteurs que Benny B. Dans son autobiographie Rap Game, Akro, membre de Starflam, et ex-boss de Tarmac, explique ainsi : « Sly Dee était élancé, beau gosse, avec un timbre de voix impressionnant, ce qui ne collait pas vraiment à la chanson Pompez qu’on lui avait imposée, flanquée d’un phrasé pop et ringard à la Chagrin d’amour. Il s’agissait d’une des voix d’un producteur qu’il devait imiter en play-back à chaque gala comme il me l’expliquait. »
Sly Dee va cependant rapidement s’éloigner du rap très naïf et commercial de Kiwi pour exploiter une plume plus « consciente » et authentique. C’est comme cela qu’il se retrouve sur Fidèles au vinyl, compilation historique du rap belge – parue en 1993, elle comptait notamment les futurs membres de Starflam. Il y rappe notamment Je me pose la question, s’appropriant les codes boom bap du moment, avec pas mal de panache. Encore plus qu’en France, le rap belge est toutefois un mirage. En 94, Sly Dee sort par exemple l’Histoire de Pierrot, sous influence MC Solaar, rappant sur un sample de Jane B : « Ayant pour but : celui de réussir/Cela, sans jouer les putes/Va-t-il y parvenir ? ». Ce qui lui vaut une validation du milieu, des apparitions médiatiques, mais jamais vraiment une reconnaissance au-delà du cercle d’initiés que constitue alors le public rap belge. Ni de quoi vraiment mettre assez de baume sur une vie cabossée.
Cela n’empêchera pas Sly Dee de continuer, s’accrochant à une certaine idée du rap, « à l’ancienne ». En 2019, il sortira encore l’album Dr Octavon, sur lequel apparaissait aussi bien Daddy K qu’Akro. Le jour de son décès, ce dernier écrivait d’ailleur sur Instagram : « Tu avais l’amour du rap bien fait, des scratches, de la tradition. Ta vie n’a pas été simple mais tes proches savaient que tu avais un cœur aussi grand que cette grande gueule qui te caractérisait… »