Mort d’Angelo Badalamenti, l’oreille de David Lynch

LOS ANGELES, CA - APRIL 01: Composer/musician Angelo Badalamenti performs onstage during the David Lynch Foundation's DLF Live presents "The Music Of David Lynch" at The Theatre at Ace Hotel on April 1, 2015 in Los Angeles, California. (Photo by Kevin Winter/Getty Images) © Kevin Winter / GETTY Images
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Le compositeur américain d’origine sicilienne Angelo Badalamenti est décédé ce dimanche à New-York. Depuis Blue Velvet, il était le compositeur privilégié de David Lynch. Une relation de travail singulière, comme il se doit… Et dont on a pu parler avec lui en 2008, au Festival de Gand. Redécouvrez notre entretien de l’époque ci-dessous.

Impossible, lorsqu’on le retrouve au Festival de Gand où il va donner un concert quelques jours plus tard, de reconnaître en lui Luigi Castigliani, l’inquiétant « impresario » de Mulholland Drive, un homme qui, d’un seul « Expresso » proféré sur un ton égal, pouvait vous glacer les sangs. Angelo Badalamenti serait plutôt la civilité incarnée, un interlocuteur charmant, et même complice, jamais avare d’une anecdote racontée sur le ton de la confidence.

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Si son parcours l’a amené à côtoyer des gens aussi divers que Paul Schrader, Jean-Pierre Jeunet, Jane Campion et même le cinéaste belge Dominique Deruddere (pour Wait Until Spring, Bandini, en 1989), son nom reste étroitement associé à celui de David Lynch, dont il est le compositeur privilégié depuis Blue Velvet, au milieu des années 80. Badalamenti ne se fait guère prier pour évoquer leur rencontre.  » David Lynch cherchait quelqu’un pour travailler avec Isabella Rossellini et l’aider à chanter Blue Velvet. Je suis allé en Caroline du Nord, j’ai rencontré Isabella et, après trois heures de répétition, nous avons enregistré. Quant il a écouté, David a simplement dit: That’s the Ticket, I Love It, on pourrait pour ainsi dire la mettre telle quelle dans le film. Voilà comment j’ai rencontré David Lynch. Dino de Laurentiis, le producteur du film, a ensuite refusé de payer 50 000 dollars pour les droits d’une chanson des Cocteau Twins qu’adorait David, Song of the Siren (Ndlr, enregistrée sous l’appellation This Mortal Coil). C’est sa chanson favorite de tous les temps, et il la voulait absolument dans le film. A quoi la production a répondu en me demandant si je pourrais écrire quelque chose de ressemblant. N’étant pas paro-lier, j’ai proposé que l’on demande des paroles au réalisateur. David trouvait l’idée pour le moins saugrenue, mais, pour ne pas avoir l’air trop difficile, il s’est exécuté… « 

Un peu de coq au vin?

Petite cause, grands effets: Lynch transmet alors à Badalamenti un post-it sur lequel figuraient les paroles de Mysteries of Love: « Sometimes a Wind Blows/And You and I/Float/… C’était de la poésie, plutôt qu’une chanson; écrire de la musique là-dessus était vraiment difficile. J’ai demandé à David ce qu’il souhaitait, et il m’a répondu: une musique comme le vent, la mer, qui flotte sans fin à travers le temps. Par une sorte de miracle, j’ai écrit une mélodie, et j’ai demandé à mon amie Julee Cruise de chanter. Cette chanson est devenue très importante: elle avait un son à nul autre pareil, et elle a donné une identité musicale à notre collaboration.« 

David a trouvé dans mes compositions le complément idéal de ses visions

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Si bien, d’ailleurs, que la paire apparaît désormais pratiquement indissociable – comme purent l’être, en leur temps, Fellini et Rota, ou Leone et Morricone: « Pour Blue Velvet, une certaine magie avait opéré. Mais à partir de Twin Peaks, la musique a pris une place tout à fait étonnante. David a trouvé dans mes compositions le complément idéal de ses visions, observe Badalamenti. C’est quelqu’un qui fonctionne essentiellement à l’ins-tinct – pour le choix des acteurs également. Tout est question de feeling… Et désormais, nous sommes tellement à l’aise ensemble que cela en devient étonnant. »

Sans, pour autant, que le duo ait fondamentalement modifié sa façon de procéder: « Avec David, je compose toujours sur des mots. C’est aussi facile que préparer du coq au vin, pour autant que l’on sache s’y prendre. Je m’installe au clavier, il s’assied près de moi, et me parle, tout doucement, pour me mettre dans l’humeur appropriée. Quand je l’écoute, je vois ce qu’il dit; quelque chose passe directement dans mes doigts, et je commence à jouer. David reste extrêmement calme, et parfois, on enregistre 20 à 25 minutes directement, dont une dizaine vont se retrouver dans le projet. Il n’en a jamais été autrement, sur aucun des films auxquels nous avons travaillé… « Ainsi, par exemple, de Mulholland Drive, pour lequel le cinéaste lui avait demandé « quelque chose de sombre, avec une coloration russe. Je me suis assis, et au bout d’un moment, cela a donné le thème du film... « 

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Autant dire que le processus est presque aussi mystérieux qu’un film de David Lynch. « Je ne les comprends pas. J’aime beaucoup David, mais je lui ai déjà dit que je ne pensais pas que lui-même sache de quoi parlent ses films. Le fait qu’il y ait de multiples interprétations n’est pas un problème; cela vaut d’ailleurs aussi pour la musique: les gens n’arrêtent pas de déceler dans mes compositions des choses que je n’y vois pas. Chacun y projette ses sentiments, et c’est fort bien ainsi… »

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