Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

POUR LA RENTRÉE, LE WIELS MARQUE LES YEUX ET LES ESPRITS EN PROGRAMMANT LA BELGE ANA TORFS ET LE BRITANNIQUE MARK LECKEY. INCERTITUDE ET SIMULACRE SUR QUATRE ÉTAGES.

Ana Torfs: Echolalia

WIELS, 354, AVENUE VAN VOLXEM, À 1190 BRUXELLES. DU 11/09 AU 14/12.

Mark Leckey: Enchanter les matériaux vulgaires

WIELS, 354, AVENUE VAN VOLXEM, À 1190 BRUXELLES. DU 25/09 AU 11/01.

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C’est ce que l’on appelle une rentrée en force qu’effectue le Wiels à la faveur d’une double programmation béton. A tout seigneur, tout honneur, c’est d’abord le travail d’Ana Torfs qu’il convient de saluer. A 41 ans, cette Anversoise, installée à Bruxelles, a derrière elle un joli parcours. Celui-ci est extrêmement cohérent en ce qu’il est travaillé par la question de l’interaction entre le langage et la représentation, voire des innombrables perturbations qui peuvent obscurcir la communication. Le tout pour une pratique qui n’est pas sans rappeler les questions que soulevait un philosophe comme Wittgenstein dans le resté célèbre Tractatus-logico-philosophicus. Pour mettre tout cela en musique, ce sont des textes et images existants préalablement qui constituent la matière première de Torfs. Ce minimalisme initial s’ordonne dans des installations -la diapositive, le son, la vidéo, la photo, mais également la gravure, la tapisserie ou la sérigraphie- savamment orchestrées. Une vraie rigueur de la composition est à l’oeuvre chez cette artiste qui n’hésite pas à déconstruire notre rapport au monde à coups de marteau. C’est tout particulièrement évident dans l’une des installations-phares de l’événement qui porte le titre de [… ] STAIN [… ]. Ana Torfs donne à voir 20 couleurs qui résistent aux classifications habituelles façon primaires ou complémentaires. Bleu de Prusse, mauve, jaune indien, tartrazine, vert de malachite… Autant de tonalités que l’on pourrait qualifier « de synthèse », détachées de toute authenticité. Le lien à Wittgenstein revient en un éclair. Là où le penseur pointait un langage anémique, absurde, la plasticienne montre que l’homme peut aussi forger des couleurs, fermant derrière lui à jamais les portes de la réalité désormais impénétrable. Moralité? Au-delà du langage, c’est l’homme tout entier qui est un obstacle au réel. Comme l’écrit Christophe Van Gerrewey: « Plus nous nous efforçons de découvrir et de nommer des couleurs, moins nous connaissons le monde. »

Culture populaire

Quand on évoque le nom de Mark Leckey, c’est souvent pour enclencher avec l’excellent Fiorucci Made Me Hardcore (1999). Ce clip d’une quinzaine de minutes est gravé à jamais dans les mémoires de ceux qui ont eu la chance de le voir (on le trouve facilement sur YouTube, il est plus que temps de se rattraper). Cet objet visuel et sonore unique compile une série de fragments, parfaitement mixés, prélevés à même une série de films amateurs tournés dans des clubs britanniques. Jouant magnifiquement sur les rythmes et les ralentis, Fiorucci montre tout ce que la culture populaire de l’entertainment a de profondément énigmatique, voire d’incompréhensible, pour qui la regarde de l’extérieur. En le visionnant, on ne peut s’empêcher de poser la question: qu’est-ce que les boîtes de nuit disent de nous? Enchanter les matériaux vulgaires a la bonne idée de se présenter comme une rétrospective allant de ce monument aux autres installations de Leckey qui fouillent l’iconographie de la culture populaire comme jamais.

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MICHEL VERLINDEN

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