A l’heure où le Dry January s’installe comme un rite du début d’année, on croit entrer dans un mois d’abstinence. Baudelaire rappelle pourtant autre chose: l’ivresse n’est pas qu’une affaire de vin. «Il faut être toujours ivre», prescrit-il.
A chaque début janvier, la même scène se rejoue: au lendemain du réveillon, on remballe les bouteilles, on retire la guirlande lumineuse, on se promet d’être «plus raisonnable», on se jure des «résolutions». Parmi celles-ci, le Dry January (version plus internationale que la Tournée minérale belge de février) s’est imposé comme un rite laïque: un mois sans alcool pour «repartir du bon pied», soigner son foie et sa conscience. Et si cette sobriété programmée, loin d’éteindre l’esprit de fête, ouvrait la porte à une autre forme d’ivresse? Non pas renoncer à se griser, mais déplacer l’objet de la griserie.
C’est exactement la proposition de Baudelaire, dans un des plus courts et plus beaux textes du Spleen de Paris. «Il faut être toujours ivre», écrit-il en ouverture, avant d’ajouter que l’on peut l’être «de vin, de poésie ou de vertu». On connaît l’image du poète sulfureux, compagnon du spleen et des paradis artificiels. On oublie que ce petit poème en prose, publié après sa mort, ne fait pas l’éloge de l’alcool mais de l’intensité: il s’agit moins de remplir les verres que de ne pas se laisser écraser par «le terrible fardeau du temps». Ne pas se dessécher, ne pas se laisser glisser dans l’indifférence. Etre ivre, chez Baudelaire, c’est refuser la fatigue du monde.
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Le Dry January, à première vue, et pris au pied de la lettre, pourrait sembler la négation de ce programme: un mois d’eau plate, de soirées écourtées, de «non, merci» au moment de trinquer. Mais si l’on prend au sérieux la triade baudelairienne –vin, poésie, vertu–, l’affaire devient plus subtile. On coupe le vin, mais est-on obligé de couper l’ivresse? Absolument pas, suggérerait l’auteur des Fleurs du mal. Rien n’empêche de déplacer la griserie du liquide vers l’activité, du produit vers la pratique: se rendre ivre de lecture, de marche, de cinéma, de musique, de conversation, d’attention aux autres. Le Dry January, dans cette lecture-là, n’est pas un mois de manque mais un mois de glissement vers d’autres formes d’ivresse.
Revenir au contexte éclaire ce renversement. Quand Baudelaire travaille au Spleen de Paris, dans les années 1850-1860, il invente une forme (le poème en prose) pour dire la modernité urbaine: le tumulte des boulevards, la misère sociale, la solitude au milieu de la foule. Le texte Enivrez-vous apparaît comme une sorte de consigne adressée au passant, au flâneur, au lecteur pris dans cette ville en expansion. La tentation serait de s’abrutir, de se fondre dans le gris. Lui suggère l’inverse: trouver ce qui, pour chacun, empêchera la vie de devenir pure répétition. C’est peu dire qu’un mois de janvier gris, dénué de fêtes et de lumière, a besoin de ce rappel.
Commencer l’année sec de vin, mais pas sec de vie.
Ce n’est pas un hasard si le mot «vertu» figure en position centrale. L’ivresse baudelairienne ne se réduit pas au plaisir esthétique. Elle a aussi une dimension morale, au sens d’une manière de se tenir debout dans le monde. On peut être ivre de justice, d’engagement, de soin, d’hospitalité. On peut l’être d’un travail qui a du sens, d’une œuvre qui réchauffe, d’un geste porteur, d’une création qui dépasse.
On imagine volontiers Baudelaire face à nos affiches «Défi de janvier», vaguement amusé. Il se méfierait sans doute des morales trop droites, des vertus réduites à des indicateurs, des vertus sans poésie. Mais il pourrait reconnaître dans ce mois à part une occasion de prendre son texte au sérieux: s’enivrer autrement, et peut-être mieux. Commencer l’année sec de vin, mais pas sec de vie. Le Dry January, lu à travers lui, cesse d’être un tunnel d’abstinence pour devenir un exercice baudelairien: découvrir, chacun à sa manière, de quoi l’on veut être ivre.