Critique | Livres

«L’Oreille absolue», le roman pour commencer l’année sur une note positive

Dans L’Oreille absolue, Agnès Desarthe fait entendre le chœur d’une petite communauté villageoise. © Celine NIESZAWER/Leextra

Au travers d’un récit polyphonique mené allegro, Agnès Desarthe écoute le bruissement d’un village où pour quelques jours, quelques heures, la mort suspend son vol.

L’Oreille absolue

Roman d’Agnès Desarthe. Editions de L’Olivier, 144 pages.

La cote de Focus: 4/5

«C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir.» Ainsi débutent, rythmés par cette incantation, tous les mouvements de ce récit en un prologue et cinq actes, au cours majestueux duquel une poignée d’âmes unies par la musique résisteront rien moins qu’à la mort, réelle comme symbolique. Même le chat Valentin mord avec patience et bravoure sa patte qu’il a coincée dans un piège pour y échapper.

Tout commence par un conseil municipal. «Monsieurlemaire» fait le point auprès de ses administrés: il n’y a plus la place pour mourir au village, le cimetière est plein. Alors que l’harmonie prépare son concert de fin d’année, chacun et chacune avance à pas comptés, regarde en arrière, beaucoup, ou devant, un peu. Les anciennes amours, les traumas qui vieillissent sans jamais disparaitre, les rendez-vous manqués, les erreurs et les trop brefs moments de félicité, tout revient dans un tourbillon de souvenirs, par la grâce de quelques rencontres fortuites. On croise une mère qui n’en finit plus de faire le deuil blanc de son enfant, figé dans le coma, «c’était comme si la mauvaise nouvelle de l’accident ne cessait jamais de lui parvenir.» Elle partage son enfermement, «je suis dans ma tragédie. J’y suis comme à l’intérieur d’une tente.» On pleure les enfants, mais aussi les amours impossibles, celles qui surgissent au mauvais moment, et se retrouvent ensevelies sous les contraintes du quotidien, de la vie auprès des autres. «A la tombée du soir, les amants séparés soupiraient l’un vers l’autre. Ils rêvaient à la nuit qu’ils ne passeraient jamais ensemble, la nuit que le sort leur confisquait toutes les douze heures.»

Agnès Desarthe excelle à écrire nos empêchements, à saisir dans une poignée de détails les histoires qui ne se raconteront pas. En quelques mots, elle parvient à développer des instantanés de vie, de petites phrases qui ouvrent des récits possibles. Elle orchestre, aussi, des rencontres déterminantes, comme celle de Mathis et Raoul. Mathis a l’oreille absolue, celle du titre, c’est à la fois un don et une malédiction. Il entend la vie plus fort, et c’est peut-être ce qui l’amène dans cette grange, où le gros monsieur qui joue du tuba a l’air triste, avec son nœud coulant. Mathis va sauver Raoul malgré lui.

C’est finalement celle-là, la tonalité principale de L’Oreille absolue, celle des relations humaines, de ces interactions qui imperceptiblement parfois, indéniablement d’autres, sauvent des vies. Il faut une virtuosité certaine, et une vraie délicatesse pour entremêler les voix d’un roman polyphonique, et faire entendre le chœur des fragiles. Au fil des précieuses pages de cette harmonie littéraire, la romancière parvient à trouver les notes tenues qui sous-tendent et font vibrer une petite communauté villageoise, comme un écho à la petite musique du monde.

Notre autre coup de cœur livre: Bilan de compétences

Premier roman de Charles Coustille. Editions Grasset, 192 pages.

La cote de Focus: 3,5/5

Ils sont profs, «matchent» sur Tinder, les voici déjà qui glosent sur Flaubert affalés devant Mariés au premier regard. Propulsant le concept en 1838, le duo fraîchement éclos cherche le prétendant parfait pour Emma Bovary en passant les personnages de La Comédie humaine (Balzac) au crible des tests psychologiques. Tirant l’éducation nationale par la barbe, cette sottie enchaîne les trouvailles savoureuses où le comique de situation se nourrit de références lettrées.

Dialogues sur Grindr en puisant dans les Fragments d’un discours amoureux de Barthes, classement des Choses de Perec selon la méthode Marie Kondo… Alternant valse-hésitation, complicité goguenarde ou chamailleries, les apprentis tourtereaux trouvent encore le temps d’adapter L’Astrée d’Honoré d’Urfé (premier roman-fleuve français) en telenovela avec leurs élèves. «Les profs, même sur Tinder, rencontrent des profs.» Hélant un UberRetro, on embarque illico pour «swiper» avec gourmandise cet abrégé de burlesque appliqué.

F.DE.

 

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