Jeux de lumière, la biographie romancée du cinéaste G.W. Pabst, pose la question: peut-on travailler pour les nazis sans être nazi?

L’écrivain Daniel Kehlmann retrace la vie mouvementée du cinéaste G.W. Pabst. © Leonardo Cendamo

Rencontre avec le romancier allemand Daniel Kehlmann à propos de Jeux de lumière, biographie romancée virtuose du cinéaste expressionniste allemand G.W. Pabst, qui collabora avec les nazis.

Jeux de lumière pose cette question paradoxale: peut-on travailler pour les nazis sans être nazi? Vous y apportez un début de réponse sous une forme chorale…

C’est évidemment une question très complexe. On se rend compte que, par une étrange ironie, G.W. Pabst a rencontré une plus grande liberté artistique en travaillant pour les nazis que pour Hollywood. Il n’y a pas de réalité hors d’un point de vue situé, elle n’est toujours qu’une somme de perspectives individuelles, d’où cette forme.

G.W. Pabst est avant tout un artiste, avant d’être un père, un mari, un citoyen. Il voit le monde comme un cinéaste, même sous les bombes…

Voir et penser en plans lui est naturel. En tant qu’écrivain, cela m’a aidé à «cadrer» les choses telles que Pabst les expérimente. Dans sa vie personnelle, ça lui fait parfois franchir des frontières, basculer dans l’irréel. Parfois c’est comme s’il «montait» sa réalité.

Tragicomédie

Pabst justifie ses choix en affirmant que l’art est là pour rester, quand nous ne faisons que passer.

Ce n’est pas mon opinion, mais elle n’est cependant pas ridicule. Il existe beaucoup de magnifiques œuvres d’art créées par des gens horribles dans des circonstances terribles, et pour autant, on est heureux qu’elles existent. On retrouve ce culte du génie chez Nietzsche, ou George Bernard Shaw, qui postulent que seul compte l’art. D’une certaine façon, mon roman teste cette idée, en la soumettant à la situation la plus extrême. Pabst est un grand cinéaste qui utilise les ressources que les nazis mettent à sa disposition pour faire du grand cinéma, jusqu’à tourner une scène avec des figurants que l’on est allé chercher dans un camp de concentration. On sait que la danseuse Leni Riefenstahl l’a fait. Son assistant se rend compte qu’ils franchissent une frontière, et sombrent dans le mal absolu. Il tente de se désolidariser, la réalité se fracture autour de lui, il ne peut plus la supporter. Plus tard, il raconte que le film n’a jamais été tourné. Après la guerre, en Allemagne et en Autriche, les gens ont développé toutes sortes de stratégies pour oublier. Ce qui est fou, c’est qu’après la guerre, la carrière de Pabst a continué sans que personne ou presque ne le questionne sur sa collaboration avec les nazis.

Etait-ce une évidence pour vous, dès le départ, que le livre serait une tragicomédie?

Oui. Bien sûr, une dictature, ce n’est pas drôle vécu de l’intérieur. Mais quand on voit les choses de l’extérieur, c’est tellement ridicule que ça en devient comique. A mes yeux, les meilleurs portraits de ce qu’est un Etat totalitaire sont drôles, comme Le Dictateur de Chaplin, ou encore les romans de Nabokov Brisure à senestre ou Invitation au supplice. Même le quotidien le plus banal a un potentiel de dangerosité en dictature, ce que l’on voit dans le livre avec le club de lecture, on doit toujours rester attentif à ce que l’on peut dire, aux auteurs que l’on peut mentionner.

Ce club de lecture est d’ailleurs l’occasion de faire apparaître un personnage assez hilarant de romancier du régime.

Les dictatures donnent du pouvoir à des gens extrêmement médiocres, qui n’auraient jamais réussi ailleurs que sous ce type de régime. On voit ça aux Etats-Unis en ce moment… La seule chose qu’ils savent faire, c’est être extrêmement loyaux. Ça, ils le font mieux que quiconque, et c’est comme ça qu’ils grimpent les échelons.

Jeux de lumière

De Daniel Kehlmann, Actes Sud, 416 pages.

La cote de Focus: 4,5/5

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