Claire Castillon livre un conte cruel sur la vie des adolescentes d’aujourd’hui

Claire Castillon livre un conte cruel à la langue orale bien pendue. © JF PAGA
FocusVif.be Rédaction en ligne

Tssitssi, le personnage principal du nouveau roman de Claire Castillon, veut s’«éloigner du tas», vivre la grande vie sans trop se fatiguer. Mais les miracles n’existent pas. Les étudiants du livre Les Négatifs d’Audrey Jarre et même le Bret Easton Ellis dont Adrien Durand analyse l’œuvre et la vie, ne diront pas le contraire.

1. Tssitssi

De Claire Castillon, Gallimard, 182 p.
La cote de Focus: 3,5/5

Hélène a 16 ans, «1.000 followers sur insta», elle vit à Meudon dans la lointaine banlieue de Paris, couvée par un père attentionné mais un peu ringard et «la mère des jumeaux», qui récure, veille discrètement sur la maisonnée et, sans qu’on sache pourquoi, ne «fait jamais la gueule». Y a pire comme environnement mais l’ado ne supporte plus cette vie ordinaire, sans éclat et sans ambition. Et ne se gêne pas pour le faire savoir. A ses parents, aux profs comme à sa psy.

«C’est naze chez moi», lâche-t-elle entre deux grandes vérités sur l’existence –du genre «t’es forcément cassos quand tu as 40 ans, que t’as jamais fait un soin en institut, que tu mets ta Nivea en pot sur ta gueule». Car ce qu’exige Hélène, sans attendre ni la majorité ni le bac, c’est vivre «des relations de haut niveau, qu’on me sorte aux Champs-Elysées ou dîner à l’Oppio». Du standing, du luxe, de l’oisiveté, en format magnum de préférence. Et pour aller avec ce pedigree, elle s’est choisi un pseudo aguicheur: Tssitssi.

Comment faire pour mener la grande vie sans trop se fatiguer? Réponse: se trouver des sugar daddies. Contre un peu d’attention et quelques sourires, des hommes âgés acceptent de se montrer généreux. Grande princesse, sa copine Poppée veut bien la coacher et même s’occuper de sélectionner les pigeons, contre la moitié de ses gains. Tssitssi croit au miracle, à l’argent facile. Ou feint d’y croire, accrochée à sa philosophie qui tient en quelques mots: «Je veux m’éloigner du tas.» Très vite cependant, les types qui se présentent sont loin d’être en sucre. Ils lui parlent mal, la maltraitent, abusent d’elle. Des situations qu’elle décrit avec des mots naïfs qui cognent avec la réalité crue qu’elle ne veut pas voir. Car oui, elle se prostitue. Et la liberté de refuser de coucher qu’elle invoque ne leurre qu’elle.

Tssitssi a bouffé Hélène qui assiste impuissante à sa perdition, aveuglée qu’elle est par une image de réussite instantanée comme en font miroiter les influenceuses sur les réseaux sociaux. Et écrasée par le poids d’une culpabilité qui plane douloureusement sur la cellule familiale. Avec ce conte cruel à la langue orale bien pendue, Claire Castillon exhibe les ressorts malsains d’une société numérique qui exploite sans vergogne la naïveté et le corps des jeunes filles fragiles. Pour le consentement, on repassera.     

Laurent Raphaël

2. Les Négatifs

De Audrey Jarre, Scribes/Gallimard, 328 p.

La cote de Focus: 3,5/5

Expatriée à New York pour un stage au sein d’un musée de l’Alliance française, Alice rencontre Nathan, étudiant en photographie au March College. Elle se jette à corps perdu dans son rôle d’amante et de muse. Fréquentant l’entourage «arty» de son compagnon, Alice est adoptée par le groupe d’étudiants délurés et élitistes mené d’une main de fer par Léonore. «Je ne voulais plus être spectatrice, et il semblait rester un tout petit peu de place pour exister dans leur monde.» Gourou charismatique d’un cercle d’initiés, Léonore dispense en marge du cursus ses propres cours de «photographie réelle»… Prônant un art frontal d’ultime vraisemblance, elle supervise le recrutement de jeunes femmes malléables mises à nu lors de «performances», les acculant dans leurs retranchements les plus sombres. «Tout a donc commencé le soir où ils m’ont enterrée vivante.»

Pour son premier roman, Audrey Jarre s’aventure sur le terrain du thriller glaçant. Relaté par l’intermédiaire de ses trois principaux protagonistes (Alice, Nathan, Léonore), le récit multiplie les points de vue sur les mécaniques de l’emprise. Un prisme qui sied à son décorum thématique, à défaut de nourrir totalement sa chair romanesque. Véritable colonne vertébrale du livre, les chapitres consacrés à Alice irriguent de manière plus substantielle l’intrigue de manipulation sectaire. S’il épouse nombre de ses codes (récit rétrospectif, thématique du culte, scène de bacchanale), Les Négatifs ne rivalise pas avec Le Maître des illusions, chef-d’œuvre du «roman de campus» signé Donna Tartt. Plus direct et contemporain, moins chantourné, il lorgne davantage vers la «dark academia» actuelle (mêlant bibliothèques universitaires et films d’épouvante) dont la Gen Z est friande. Efficace, à défaut d’être renversant.

Fabrice Delmeire

© DR

3. Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion

De Adrien Durand, Playlist Society, 144 p.

La cote de Focus: 4/5

Lors d’une rencontre en librairie, il admettait en riant une attraction pour «les artistes clivants». Alors, après un essai sur Kanye West (déjà chez Playlist Society), Adrien Durand, fondateur des réjouissantes éditions du Gospel mais aussi romancier (le magnétique Cold Wave, au Nouvel Attila), s’attaque à Bret Easton Ellis. Le Français analyse ses livres –de la gloire instantanée dès Moins que zéro (1986) au récent thriller nostalgique Les Eclats (2023), en passant par le controversé American Psycho et son adaptation filmique qui a peut-être «dilué […] la force originelle du texte et sa dénonciation des élites privilégiées». On sait Ellis provocateur, voire carrément réac’; Durand égrène ses frasques, compte ses héritiers possibles (qui se souvient de Tao Lin?!), et taille au passage un costard au soi-disant «Bret Easton Ellis français», Frédéric Beigbeder… Documenté et clairvoyant, l’essai est passionnant, qu’on soit ou non fan du captivant Ellis.

Marcel Ramirez

© DR

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