Critique | Cinéma

Le Parfum vert, étonnante comédie d’espionnage

3,5 / 5
Avec Le Parfum vert, Nicolas Pariser joue sur le thème ultra contemporain du complotisme dans un univers de bande dessinée à l'ancienne. © National
3,5 / 5

Titre - Le Parfum vert

Réalisateur-trice - De Nicolas Pariser

Casting - Avec Sandrine Kiberlain, Vincent Lacoste, Rüdiger Vogler.

Sortie - Sortie: 21/12

Durée - 1 h 40

Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Avec Le Parfum vert, Nicolas Pariser, le réalisateur d’Alice et le Maire, signe une amusante comédie d’espionnage placée sous le signe de la grande tradition de la bande dessinée franco-belge.

Ancien critique de cinéma passionné de politique, le Français Nicolas Pariser est en train, l’air de rien, de tracer une voie éminemment singulière dans le paysage hexagonal. Trois ans après le succès cent fois mérité d’Alice et le Maire, comédie inquiète où la parole et l’action croisaient le fer sur fond de double crise, intime et démocratique, il revient avec une étonnante fantaisie d’espionnage entre Paris, Bruxelles et Budapest. Dans Le Parfum vert, un acteur de la Comédie-Française est tué par empoisonnement en pleine représentation. Martin (Vincent Lacoste), membre de la troupe et témoin direct de cet assassinat, est injustement soupçonné par la police et bientôt pourchassé par l’organisation secrète qui a commandité le meurtre. Aidé par une dessinatrice de BD, Claire (Sandrine Kiberlain), il va alors chercher à percer les nombreux mystères qui entourent cette affaire en se lançant dans un périple mouvementé à travers l’Europe…

Deux influences majeures ont amené Nicolas Pariser à écrire et réaliser ce film. D’un côté, les albums d’Hergé des années 30, et en particulier Le Sceptre d’Ottokar (1939). De l’autre, les films d’Alfred Hitchcock de la même décennie, à commencer par Une femme disparaît (1938). Rencontré à Cannes en mai dernier, où Le Parfum vert faisait la clôture de la Quinzaine des Réalisateurs, Nicolas Pariser raconte: “Quand Hergé est mort, en 1983, la revue de bande dessinée (À suivre) a sorti un numéro spécial dans lequel plein d’auteurs, comme Tardi ou Forest, ont réalisé des planches pour lui rendre hommage. Un dessinateur qui s’appelle Ceppi y signait une petite histoire qui m’avait beaucoup fasciné quand j’avais 9 ans. Il imaginait qu’on retrouvait un album de Tintin qu’Hergé aurait dessiné dans les années 40 et qui aurait disparu suite au bombardement d’une imprimerie pendant la guerre. Il s’appelait Le Parfum vert, et son titre m’intriguait depuis l’enfance. C’est-à-dire que j’avais quand même envie d’y croire un peu à cet album imaginaire. Et puis je me suis souvenu qu’Hitchcock, dans Les 39 Marches, n’avait pas mis en scène les fameuses marches présentes dans le bouquin dont le film était adapté. Chez lui, les 39 marches étaient le nom d’une sombre société secrète. Je me suis alors dit, voilà, je vais faire Le Parfum vert et ce titre désignera dans mon film une organisation de méchants.

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La revanche d’Anthracite

Mais si l’ombre d’Hergé plane partout dans Le Parfum vert, ce n’est pas l’auteur de bande dessinée franco-belge le plus cité dans le film. Ce privilège revient, et c’est une merveilleuse surprise, à Raymond Macherot, le génial géniteur de Chlorophylle, de Sibylline ou encore de Chaminou. Bédéphile averti, Nicolas Pariser, qui glisse certaines des planches de l’auteur verviétois à l’écran, va même jusqu’à utiliser le nom de code “Anthracite” au cœur de son intrigue, du nom du vilain rat noir de la série Chlorophylle. “Macherot, je le mets facilement au même niveau qu’un Franquin. C’est un auteur que j’adore. Je dois même dire que j’ai autant aimé son œuvre comme enfant ou adolescent que comme adulte. Alors que, par exemple, j’aime beaucoup Tintin aujourd’hui, mais je pense que comme enfant, je me forçais un peu (sourire). Or Macherot reste un auteur très méconnu, en France en tout cas. Bon, Chlorophylle vient d’être réédité, mais pendant une trentaine d’années, c’était quasiment introuvable. Disons que ça me faisait plaisir, dans un film qui nécessairement va être vu au cinéma et à la télévision, de mettre en avant cet auteur et, j’espère, de susciter une curiosité autour de son œuvre. Je n’ai pas l’ambition, bien sûr, de relancer les chiffres de vente et qu’il s’en écoule soudainement autant que des Astérix, mais ça m’intéressait d’utiliser une œuvre de divertissement pour parler d’un auteur que je trouve très injustement oublié ou sous-estimé.

© National

Et l’ensemble du film d’adopter une logique de narration très proche de l’univers BD d’un Macherot, et en tout cas radicalement en rupture avec le réalisme et la psychologie du tout-venant de la production cinématographique française contemporaine. “J’avais envie de proposer autre chose que ce qui se fait de manière majoritairement écrasante dans le cinéma français aujourd’hui. À savoir des films où on cherche au maximum le naturel dans le jeu et où la logique de narration tente d’être le plus conforme possible à ce qui se passe dans la vie. J’avais envie de quelque chose de plus ludique, de plus stylisé, où le moteur de l’histoire est avant tout une logique de jubilation, de plaisir de spectateur. Et non pas une logique rationnelle, cartésienne. Ça m’intéressait de voir s’il était possible de faire un film très français, très européen, mais en s’autorisant une vraie liberté par rapport au réel.

Les héritiers

Film par essence européen, donc, Le Parfum vert est aussi une œuvre politique qui choisit de traverser l’Europe pour mieux la penser. “Comme le film traite d’une situation de grande tension internationale à notre époque, il me semblait que la bonne échelle, c’était l’échelle européenne. Le Parfum vert relève avant tout du divertissement bien sûr, ce n’est pas un film à thèse, mais disons que l’un de ses postulats, c’est quand même que l’Europe existe, que ce n’est pas juste une lubie ou une construction administrative impersonnelle. Le film a un côté anti-nationaliste et pro-européen que j’assume. D’une certaine manière, les films d’Hitchcock étaient aussi des films de propagande, et la comédie d’espionnage angoissée a toujours eu tendance à prendre parti pour les démocraties. Il me tenait à cœur de présenter l’Europe comme une vraie entité culturelle et comme un lieu de débat politique possible.

Quant aux deux protagonistes du film, Juifs ashkénazes plongés dans la tourmente, ils ne cessent de disserter sur Israël et le judaïsme. “Les films d’Hitchcock des années 30-40 sont assez géniaux pour repérer l’angoisse et la montée du fascisme en Europe. Par contre, il n’y a jamais de Juifs chez lui et il ne traite jamais d’antisémitisme. Alors bon, bien sûr Hitchcock était anglais, catholique, et je pense que l’aspect antisémite du nazisme ne devait pas l’empêcher de dormir. Mais j’avais un peu envie de combler ce manque. Chez Hergé, c’est plus problématique, puisque le méchant de L’Étoile mystérieuse, par exemple, est un banquier juif et que cet album est vraiment antisémite. Mais bref, ça m’intéressait en tout cas d’investir le genre de la comédie d’espionnage et de remplacer des héros protestants ou catholiques par un couple de Juifs angoissés de manière quasiment génétique. C’est-à-dire qu’on sent bien que l’effroi de leurs grands-parents les poursuit encore. Il y a d’évidence chez la mère du personnage joué par Sandrine Kiberlain, qui veut toujours savoir où est sa fille, l’héritage de la peur des parents juifs qui craignaient de perdre leurs enfants de manière littérale durant la guerre.

Duo de choc

Sandrine Kiberlain et Vincent Lacoste forment un savoureux tandem en cavale devant la caméra de Nicolas Pariser.

Comment s’est opérée la rencontre avec Nicolas Pariser?

Sandrine Kiberlain: Il est venu à nous. C’est-à-dire qu’il nous avait tous les deux avertis très tôt qu’il était occupé à écrire un film d’aventures pour nous. Donc moi j’étais déjà en totale excitation, je dois dire. Parce que j’avais vu Alice et le Maire mais aussi son film précédent, Le Grand Jeu, et je trouvais son approche assez géniale.

Vincent Lacoste: Idem pour moi. Alice et le Maire, je l’avais vu à Cannes, d’ailleurs. J’avais adoré. Et puis surtout j’étais hyper excité à l’idée de tourner avec Sandrine.

S.K.: Et moi avec lui.

C’était une première pour vous deux?

S.K.: C’était la première fois qu’on avait l’occasion de jouer ensemble, oui. Et c’est un film de duo d’acteurs, donc c’était très important pour moi de savoir qui j’allais avoir en face. Tout ça fait que j’avais vraiment envie d’aimer le scénario du film avant même de le lire. Et à la lecture, je n’ai pas été déçue. J’aime l’idée de cette rencontre créée sur un malentendu, et j’ai d’emblée été séduite par ces deux personnages. Vincent était d’évidence taillé pour jouer ce jeune homme à la fois séduisant et dépassé par les événements. Moi, je me projetais complètement dans l’énergie de cette fille avec un vrai débit de parole, une espèce de pestouille adorablement attachante, mais en même temps à la limite de l’hystérie.

V.L.: Et puis la proposition de cinéma était intéressante, aussi. Ce n’est pas tous les jours qu’on se voit proposer une espèce de comédie d’aventures burlesque comme celle-là. Le film est bourré de vieilles références mais il n’est pas du tout poussiéreux pour autant. Ses dialogues sont assez géniaux, déjà. On reste pleinement dans l’univers de Nicolas Pariser et en même temps on évolue vers quelque chose de différent…

S.K.: Quelque chose de plus mobile, oui, et avec deux héros qui sont un peu des losers, au fond. Au moment où ils apparaissent dans le film, ils sont un peu en mal de vivre. Donc ça, c’est super, parce qu’ils sont entraînés dans un renouveau, cette aventure qui leur tombe sur la tête est une aventure qui leur redonne un peu goût aux choses, même si elle n’est pas forcément facile à traverser pour autant. Elle les remet en selle, en quelque sorte. C’est vachement drôle d’avoir mis en scène deux héros un peu bancals et d’échafauder toute une histoire sur ce côté boiteux.

Quand vous parlez de vieilles références, vous parlez de références ciné ou BD?

V.L.: Les deux. J’adore cette espèce d’hommage à la BD qui traverse tout le film. Je suis vraiment très fan de l’univers de Raymond Macherot, par exemple. Et puis mon personnage est clairement inspiré par Tintin. C’est une sorte de Tintin névrosé, au fond. Et puis il y a aussi toutes ces références cinématographiques aux films d’Hitchcock et à ceux de Philippe de Broca. Le film mélange plein de choses qui finissent par faire l’univers spécifique de Nicolas.

S.K.: Vincent est plus BD que moi. Moi j’ai fait du dessin, une année aux Beaux-Arts après le bac. Mais la BD, je ne vais pas mentir, ce n’est pas ma culture du tout. De toute façon, moi j’adore me plonger pleinement dans l’univers d’un cinéaste. Je n’ai pas besoin d’être dans mon élément pour me sentir bien. Ça m’amusait beaucoup d’être dans un rythme un peu cartoon, avec des éléments d’espionnage. Comme dans certains films que je voyais quand j’étais gamine.

Étiez-vous sensibles au sous-texte politique du film?

S.K.: Bien sûr. Le film est ancré dans l’actualité d’aujourd’hui, il dit des choses sur l’Europe, sur Israël aussi. C’est marrant parce que l’ensemble est sans doute moins bavard que les films que Nicolas a pu faire auparavant, mais c’est beaucoup plus en mouvement. Je crois qu’il avait vraiment envie d’un film en cavale, mais il y a toujours le ton Pariser dans les dialogues et dans la profondeur de ce qu’il raconte.

V.L.: Le film est en effet moins frontalement politique que ses deux précédents, mais il parle tout autant d’aujourd’hui.

À l’écran, il y a une complicité quasi ping-pong qui s’installe entre vous deux, ça rebondit en permanence… Vous sentiez-vous libres d’improviser devant la caméra?

S.K.: Nicolas ne nous demandait pas spécialement d’improviser, non, mais surtout ses mots sont tellement justes, tellement bien écrits, qu’on n’a pas envie d’y toucher. Les mots du scénario étaient vraiment notre outil premier. On les a donc mémorisés à la virgule pour pouvoir nous les approprier complètement. À partir de là, on peut s’amuser pleinement dans le jeu. Mais l’alchimie, ça reste quand même quelque chose d’assez mystérieux. On s’écoute, c’est fluide… Un peu comme deux enfants qui forment un super duo.

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