
Hans Op de Beeck expose son univers monochrome à Anvers: «Mettre en scène le silence et la sérénité est une prise de position politique»
Dans l’expo Nachtreis, à voir au Musée royal des beaux-arts d’Anvers, Hans Op de Beeck plonge les visiteurs au sein de son univers monochrome. Rencontre avec l’artiste dans son atelier anderlechtois.
Bien que Hans Op de Beeck soit un artiste multidisciplinaire à l’œuvre éclectique, son exposition anversoise Nachtreis se compose exclusivement de sculptures, à l’exception d’un film. Elle suit un parcours soigneusement tracé à travers le musée des Beaux-Arts, offrant au visiteur une promenade troublante en nuances de gris.
Hans Op de Beeck, lauréat du Prix de la Jeune Peinture Belge en 2001 et artist-in-residence au MoMA de New York en 2002-2003, qualifie Nachtreis de «parcours immersif». «Depuis le début de ma carrière, je m’intéresse à l’art immersif, explique-t-il lors de notre visite dans son atelier à Anderlecht. Mon premier travail de ce type remonte à 1998. Il s’agissait d’une grande maquette monochrome représentant un carrefour nocturne. Hormis les feux de signalisation qui changeaient de couleur, rien ne se passait. Le reste du décor était un paysage hivernal figé, baigné par une lumière lunaire aux reflets bleutés. Pour le formuler en termes cinématographiques, c’était un establishing shot, le début d’une histoire encore non écrite. Un no man’s land qui suscite l’interrogation: que pourrait-il bien s’y passer?»
Anneke D’Hollander
Qu’est-ce qui vous intéressait tant dans cette approche?
Hans Op de Beeck: Reproduire la réalité de manière hyperréaliste, je ne trouve pas ça très passionnant. C’est bien plus intéressant de la styliser pour susciter une émotion. Avec cette maquette nocturne de carrefour, quelque chose de remarquable s’est produit: les visiteurs qui l’observaient se mettaient spontanément à chuchoter. A travers une simple maquette grise d’un carrefour déserté, j’avais réussi à transmettre une sensation de froid, à plonger le spectateur dans une atmosphère particulière. J’ai trouvé réconfortant que les visiteurs acceptent immédiatement mon invitation à une expérience sensorielle.
Plus tard, j’ai créé une autre grande installation, The Collector’s House: un intérieur grandeur nature en noir et blanc, une version figée et pétrifiée de la maison d’un collectionneur imaginaire. On y trouvait une bibliothèque imposante, un piano à queue, un bassin intérieur avec des nénuphars et une collection d’art éclectique. Là encore, mon objectif premier était de stimuler les sens. Comme dans les peintures de Vermeer, la lumière joue un rôle essentiel. Je ne voulais pas de spots agressifs dans The Collector’s House, juste une lumière douce tombant du plafond, sans contrastes violents. Cela crée immédiatement une forme de silence tangible pour le spectateur. Quand on s’installe dans cette quiétude, une réflexion sur les différentes couches de signification de l’installation s’amorce plus naturellement. A qui pourrait appartenir cette collection? Pourquoi ces sculptures étranges aux références technologiques? Est-ce la bibliothèque d’un oligarque devenu trop riche trop vite, qui cherche à impressionner ses invités? A travers cette mise en scène, je souhaite, avec un certain décalage, inciter à une réflexion critique sur l’identité, le prestige et les dynamiques socioculturelles. Mais avant tout, je cherche à toucher les sens.
Que ce soit à travers un film d’animation Pixar ou une œuvre moins accessible comme Ulysse de James Joyce, les formes d’art sont plus nécessaires que jamais.
Vous mentionnez Vermeer. Est-ce une référence importante pour vous?
Hans Op de Beeck: Oui, absolument, notamment pour son usage immersif de la lumière. Prenez l’exemple d’une discothèque: si vous allumez brutalement les néons, la magie disparaît instantanément, et vous ne voyez plus que l’espace vide après la fête. L’utilisation de la lumière est incroyablement importante pour créer une atmosphère, et c’est quelque chose que j’ai appris de Vermeer. Lorsque vous entrez dans la salle du Louvre où sont exposés ses tableaux, vous voyez aussi des œuvres de ses contemporains et celles-ci sont, selon moi, beaucoup moins efficaces, en grande partie à cause de leur utilisation de la lumière. Personne ne manipulait la lumière du jour comme Vermeer, qui la laissait entrer par une petite fenêtre pour projeter des ombres sur les fissures d’une carte murale. Il met en scène le silence d’une manière si intemporelle que l’on a l’impression d’être physiquement présent dans la pièce aux côtés de ses personnages.
J’admire aussi le style épuré de la prose de Raymond Carver et Paul Auster, ainsi que les films des frères Coen. Ces derniers explorent le tragique et le comique d’une façon particulièrement fascinante. C’est cette approche que j’essaie aussi d’intégrer dans mon travail au Musée d’Anvers. J’éprouve une immense sympathie pour l’humain lorsqu’il est maladroit. Si nous étions tous parfaitement efficaces et rigoureux, nous vivrions dans un monde quasi fasciste, où tout serait impeccablement organisé. C’est justement quand nous trébuchons, faisons des erreurs ou concevons des choses de manière imparfaite que ça devient intéressant. Je veux montrer le désordre et l’imprévu de la vie. Mais sans ironie. On peut, comme Jeff Koons, jouer avec le kitsch de façon très ironique, comme un gros clin d’œil. Mais à force, on risque de perdre une forme d’engagement ou d’être perçu comme condescendant.
Quand je me retrouve avec ma mère dans une taverne au décor désuet, où l’on tente maladroitement de recréer une ambiance du passé, je ressens de l’affection pour l’humanité. Après tout, moi aussi, je ne fais que tâtonner dans l’existence. Dans mon travail, je me positionne comme un compagnon de route. Je n’apporte pas de réponses, je me contente de poser des questions universelles.
Comment l’aspect maladroit de l’humain transparaît-il dans Nachtreis?
Hans Op de Beeck: Tout dans cette exposition a quelque chose de non-héroïque. Je représente des sculptures d’enfants qui font des bulles de savon ou se déguisent, ou encore un cavalier sur son cheval qui semble un peu perdu. En réalité, il s’agit d’une grande nature morte composée d’architectures, d’objets et de figures humaines figées dans des moments insignifiants. Un paysage onirique où le spectateur peut –je l’espère–, trouver du réconfort ou une certaine forme de beauté. Une beauté comparable à celle d’un enfant qui s’endort la tête posée sur vos genoux, ou à celle d’une nature morte qui, dans son silence, témoigne de la condition humaine. Mais en même temps, je veux garder une part de mystère, susciter des interrogations plus sombres. Une beauté juste agréable n’a rien de fascinant; elle ne le devient que lorsqu’elle surgit de manière étrange ou inattendue.
Il n’est pas nécessaire de voir la mort comme un poids accablant sur nos épaules. Lâcher cette peur peut être libérateur.
Votre travail est souvent décrit comme figé, comme s’il suspendait le temps. Pourtant, certaines sculptures de Nachtreis évoquent plutôt la fugacité et le passage inévitable du temps. Je pense notamment à Happy Birthday, cette grande sculpture représentant une part de gâteau d’anniversaire en train de pourrir…
Hans Op de Beeck: Il y a effectivement un contraste fondamental dans mon travail. Tout au long du parcours de l’exposition, certains éléments renvoient à notre mortalité. Représenter la mort, c’est la sortir du tabou. Regardez le Mexique: lors du Día de los Muertos, on célèbre les défunts de manière festive. Ici, nous avons plutôt tendance à occulter ce sujet. Pourtant, je pense que montrer la mort aide à accepter sa propre finitude. Il n’est pas nécessaire de voir la mort comme un poids accablant sur nos épaules. Lâcher cette peur peut être libérateur. Cela permet aussi d’apprécier plus facilement les petites choses fugaces de la vie.
En tant que père de quatre enfants, je pense immédiatement à l’exemple que je donnais plus tôt: un enfant qui s’endort sur vos genoux. Pour moi, c’est un moment hors du temps, car je sais à quel point il est précieux. Je peux alors mettre de côté toutes mes inquiétudes et la pression du quotidien. C’est ainsi que je conçois la dimension intemporelle de mon travail: ne pas se soucier de l’agenda du lendemain, ni du regard des autres. Prendre conscience des liens profonds qui nous unissent aux autres, et comprendre que ces instants fragiles sont au cœur de l’expérience humaine. Il ne s’agit plus alors de problématiques sociétales, d’économie ou de la course effrénée du monde moderne. Parfois, il faut juste tout laisser de côté et accueillir ces instants de pure chaleur et de tendresse.
Il semble que la société accélère sans cesse, au point que les moments de pause deviennent presque tabous. Peut-on interpréter votre choix d’une esthétique de la quiétude comme une forme de critique sociale?
Hans Op de Beeck: Certainement. Mettre en scène le silence et la sérénité est une prise de position politique. Etre artiste, c’est déjà en soi un acte d’engagement. C’est d’ailleurs ce que je dis toujours à mes étudiants lorsque j’enseigne: «Ce que vous faites est courageux et indispensable à la société, car ça touche à des valeurs essentielles: regarder, ressentir, consoler et créer du lien.» Prenons l’exemple de la musique. Lorsque des dizaines de milliers de personnes se réunissent lors d’un festival, est-ce vraiment «nécessaire»? Pourtant, nous associons tous des souvenirs précieux à des morceaux de musique, à des extraits de films qui nous ont émus. L’art révèle l’humain dans ce qu’il a de meilleur. Nous continuons à nous faire la guerre sans tirer les leçons de l’histoire, nous votons pour l’extrême droite comme des idiots, et nous nous laissons séduire par de mauvaises idéologies. Aujourd’hui, où trouver un véritable contrepoids à tout cela? Je crois que c’est avant tout dans l’art, sous toutes ses formes. Que ce soit à travers un film d’animation Pixar ou une œuvre moins accessible comme Ulysse de James Joyce, les formes d’art sont plus nécessaires que jamais.
Qualifieriez-vous votre travail d’activiste?
Hans Op de Beeck: Non, pas vraiment. Il y a des artistes qui créent des œuvres sur Trump, et je comprends cette démarche, mais dans dix ans, on les aura oubliés. J’essaie de créer une forme d’art qui, d’une manière moins explicite, cherche à atteindre l’essence de notre humanité. Mon approche est plus abstraite. A travers la banalité du quotidien, je tente d’explorer une certaine intemporalité.
Beaucoup de vos sculptures semblent s’écarter du quotidien par leurs proportions. Vous représentez souvent des objets bien plus grands ou plus petits que leur taille réelle.
Hans Op de Beeck: Cela provient en partie de mes expériences oniriques. Dans mes rêves, tout est souvent disproportionné. Je peux me retrouver dans mon salon, mais celui-ci s’étend alors sur un kilomètre carré, et sur le moment, ça me semble parfaitement normal. Mais surtout, cette approche me permet d’interpréter la réalité plutôt que de simplement la copier. Si vous vous contentez de représenter fidèlement le monde, vous obtenez une forme d’art à la Madame Tussauds, et je ne trouve pas ça très intéressant. Jouer sur l’échelle des objets ou adopter une forme monochrome permet au spectateur de comprendre immédiatement qu’il s’agit d’une représentation. Il ne se focalise plus sur le réalisme, mais commence à réfléchir à la signification de l’œuvre. C’est exactement ce qui se passe au théâtre. Vous êtes confortablement installé dans votre fauteuil en velours, puis le rideau se lève et la pièce commence. A tout moment, vous savez que vous assistez à une mise en scène, et c’est précisément cette conscience qui vous pousse à aller au-delà de la surface et à en analyser le sens profond. Je ne cherche pas à reproduire le monde, mais plutôt à exposer son ossature, ce qui se cache derrière la réalité. Et paradoxalement, en l’éloignant du réel, il arrive que cette réalité apparaisse avec encore plus d’intensité sur le plan émotionnel.
Pourquoi la nuit vous fascine-t-elle tant?
Hans Op de Beeck: Un carrefour qui, en journée, grouille de passants et où les voitures filent à toute vitesse devient la nuit, d’une certaine manière, transparent. On n’y prête plus attention. On le traverse en pilote automatique. Mais la nuit, tout change. Le monde apparaît alors comme un plateau de tournage abandonné. On commence soudain à réfléchir à l’étrangeté de notre manière de domestiquer et structurer l’espace, avec des routes et des feux de signalisation. Une plaine de jeux que l’on traverse sans même y penser en plein jour devient, à la nuit tombée, un lieu inquiétant. C’est sans doute pour cela que je reviens toujours à la nuit. Elle invite à l’introspection. Le silence fait émerger, presque malgré nous, des questions existentielles. Lorsque j’écris des pièces de théâtre ou que je peins des aquarelles, c’est souvent dans l’ivresse de la nuit. Tout à coup, je réalise qu’il est 6 heures du matin, que le soleil se lève, et que j’ai passé la nuit entière avec deux pinceaux et une feuille de papier. La nuit permet de tout lâcher, de laisser surgir l’inconscient beaucoup plus rapidement.
Hans Op de Beeck: Nachtreis
Jusqu’au 17 août au Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers.
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