
A Paris, une exposition sur la disco révèle le sens de la fête
A la Philharmonie de Paris, la passionnante exposition Disco – I’m Coming Out rappelle l’utopie et les revendications égalitaires, planquées sous le strass et les paillettes
New York, 1970. Dans l’ancien quartier industriel de Noho (au nord de Houston Street), les rues sont encore pavées et mal éclairées. C’est ici, au 647 Broadway, que David Mancuso a convié ses invités à une fête dont il a le secret. Sur le carton d’invitation, les horloges fondues de La Persistance de la mémoire de Salvador Dalí. Et, en ce soir de Saint-Valentin, un slogan : Love Saves the Day. Mancuso reçoit dans son loft de 230 mètres carrés, un ancien hangar qu’il occupe pour une bouchée de pain. La déco est minimaliste: des ballons flottant au plafond et une boule à facettes au milieu de l’unique pièce. Sur le côté, un immense buffet aligne des saladiers remplis de jus ou de punch sans alcool, et des bols débordant de bonbons, fruits secs, etc. Dans un coin, des platines. Mais pas de DJ: c’est Mancuso lui-même qui officie et sélectionne, plus qu’il ne mixe, la musique. A priori, la party a tout de la fête d’anniversaire bon enfant. Dans les faits, cette première soirée officielle du Loft marquera le début d’une nouvelle ère pour la culture du club et de la danse: celle de la disco.
Cinquante-cinq ans plus tard, la Philharmonie de Paris a choisi cette date anniversaire du 14 février pour inaugurer une grande exposition sur la disco. Jusqu’au 17 août, elle se penche sur l’un des genres à la fois les plus populaires et les plus détestés, à la fois clairement identifiable et difficile à cerner –jusqu’à son genre: le ou la disco? Commissaire principal de l’exposition, Jean-Yves Leloup tente une définition: «La musique disco peut être d’abord vue comme une évolution de la soul music avec une forme souvent plus orchestrée, s’appuyant notamment sur de riches arrangements de cordes et surtout des motifs de batterie plus dynamiques. Mais s’en tenir à un point de vue strictement « musicologique » n’est souvent pas suffisant, surtout pour les musiques populaires. La disco convoque aussi tout un imaginaire hédoniste, très lié à la question du corps et de la libération sexuelle. Et à des messages d’émancipation féministe ou homosexuelle, sans qu’elle ne soit forcément toujours conçue comme telle par ses auteurs.»
Dissonances disco
D’où les nombreux malentendus? Née dans les marges avant d’envahir le mainstream, la disco a pu ainsi servir de bande-son à la communauté gay, tout en produisant des hymne beaufs pour stade (I Will Survive de Gloria Gaynor). Le genre de dissonance que relève l’exposition et qui perdure encore aujourd’hui. On en a encore eu un exemple récemment avec Donald Trump, quand il a fait du YMCA de Village People l’un de ses hymnes de campagne. Un emblème de la culture camp comme bande-son festive de la victoire d’un candidat qui n’a cessé de multiplier les attaques contre la communauté LGBT? Cherchez l’erreur…
La disco dit aussi la fin des illusions sur une société égalitaire.
En réalité, déjà à l’époque, le groupe monté par les Français Henri Belolo et Jacques Morali, signé sur le célèbre label Casablanca, maintenait l’ambiguïté. Dans son remarquable Love Saves the Day, Tim Lawrence écrit: «Bien sûr, les Village People étaient à l’évidence gays, mais il n’avait pas échappé à Casablanca que les consommateurs hétéros n’avaient aucune envie de le savoir et ils étaient tout à fait capables de faire comme s’ils l’ignoraient totalement»…
Epiphanie congolaise
La disco n’est donc pas qu’une fête, une simple Fièvre du samedi soir. L’exposition de la Philharmonie s’attelle à le rappeler, jusqu’à en faire le fil rouge de son parcours. Découpée en quatre étapes, elle démarre précisément avec David Mancuso et les soirées du Loft.
En 1970, il n’est pourtant pas encore question de disco. Le terme lui-même n’apparaîtra dans le Billboard –la Bible de l’industrie musicale américaine– qu’en octobre 1974. Il n’est même pas un genre en soi, mais plutôt une catégorie recensant les titres les plus joués en discothèque. A l’époque y cartonne notamment un morceau comme The Love I Lost de Harold Melvin & the Blue Notes. Avec sa grosse caisse vorace, marquant chacun des quatre temps (le fameux four-on-the-floor), et ses cymbales charleston charnues, le batteur du groupe, Earl Young, invente alors le fameux beat disco…
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Au début du Loft, on n’en est cependant pas encore là. La sélection de Mancuso reste assez éclectique. On y trouve du funk, du rock, de la soul. Mais aussi le Soul Makossa de Manu Dibango ou Les Troubadours du Roi Baudouin: une chorale d’enfants congolais dirigée par le père belge Guido Haazen, dont l’interprétation de la Missa Luba aura le don, paraît-il, de faire fondre en larmes les danseurs.
Peace & Loft
Pourquoi alors faire des fêtes du Loft l’un des berceaux de la disco? Parce qu’au-delà de ce qui se trame sur les platines, elles créent un espace unique, libre et ouvert à tous. Marqué par l’idéologie communautaire et l’esprit peace & love des sixties, Mancuso compte sur la danse pour rassembler. Elevé en partie en orphelinat, il s’inspire aussi bien des fêtes qu’improvisait Sœur Alicia pour les enfants, que des rent parties organisées dans les années 1920-1930 par les habitants noirs de Harlem pour payer leur loyer.
Certes, les soirées du Loft sont sur invitation –des cartes de membre gratuites sont envoyées quatre fois par an, aux équinoxes et aux solstices. Mais l’entrée ne coûte que deux dollars. Et, à l’intérieur, tout est gratuit. En partie pour éviter que les autorités ne puissent assimiler le Loft à un bar ou un club, et le taxer en conséquence. Mais aussi, voire surtout, pour coller aux valeurs post-hippies de Mancuso.
A l’intérieur, le public est complètement mélangé: hommes et femmes, gays et hétéros, Blancs et Noirs, friqués et fauchés. Dans Turn the Beat Around, autre ouvrage indispensable sur le genre, Peter Shapiro écrit: «Tenant à la fois de la communauté hippie éphémère, de la famille de substitution et du jook (NDLR: les premiers bars noirs) sudiste, le Loft incarnait l’esprit collectiviste cher aux mouvements protestataires des années 1960, en visant moins la justice sociale que le plaisir, l’amour et l’échange.» Sous la boule à facettes, l’utopie…
Pomme pourrie
La mythologie disco est née. Elle est à la fois festive, exubérante, chatoyante, tout en s’enracinant dans un lieu et une époque particulièrement anxiogènes: le New York délabré des années 1970, que la crise économique amènera au bord de la faillite. Musique noire par excellence, la disco célèbre également les avancées que la communauté afro-américaine a engrangées pendant les sixties, son glamour individualiste reflétant par exemple la naissance d’une nouvelle classe moyenne noire. Mais elle dit aussi l’impasse et la fin des illusions sur une société égalitaire. You silly fool, you can’t change your fate!, s’exclame Chic sur son célèbre Good Times, dans un appel à danser –puisque de toute façon, «tu ne peux pas changer ton destin»…
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La disco va également être portée majoritairement par des chanteuses. Même si des hommes sont souvent aux manettes en coulisses, ce sont des femmes qui subliment le genre –au point de créer la figure de la diva disco. Sur la piste de danse, elles trouvent un nouvel espace de liberté où exprimer leur révolte et leurs nouvelles libertés –y compris sexuelles, comme quand Donna Summer gémit Love To Love You Baby.
De la même manière, l’exposition de la Philharmonie montre comment le public gay jouera un grand rôle dans l’essor de la disco. En 1969, à Greenwich Village, les événements de Stonewall avaient déjà marqué un tournant. A la suite d’un énième raid policier sur un bar homo, plusieurs manifestations spontanées s’étaient alors succédé pendant plus d’une semaine, au point de virer à l’émeute. Elles donneront une nouvelle impulsion à des revendications, restées dans l’angle mort de la libération sexuelle des années 1960. Or, la disco servira ici aussi de refuge à cette communauté discriminée et marginalisée. Celle qui se retrouve par exemple au Sanctuary pour danser sur le falsetto de Sylvester –You Make Me Feel (Mighty Real).
Retour de flamme
Envahissant petit à petit les hit-parades, boostée par le succès surprise de Saturday Night Fever, la disco finira par rejoindre le mainstream, emportant tout sur son passage. Même Mick Jagger –client régulier du fameux Studio 54– et les Rolling Stones s’y mettront (le tube Miss You, en 1978).
Le retour de flamme ne se fera toutefois pas attendre. Le 12 juillet 1979, alors que le Ring My Bell d’Anita Ward trône toujours au sommet des charts américains, l’animateur radio Steve Dahl organise une grande disco demolition night. A l’occasion du match de base-ball opposant les Chicago White Sox et les Detroit Tigers, il offre une réduction à chaque spectateur amenant un vinyle disco pour le brûler au milieu du terrain. L’opération aura tellement de succès que l’autodafé tournera au chaos, obligeant la police à intervenir et à interrompre définitivement la rencontre. Quelques mois plus tard, Ronald Reagan annoncera sa candidature à la présidence américaine. La révolution conservatrice est en marche. La vague disco n’y survivra pas. La fête est finie.
Safe place
La disco retrouvera l’underground et mutera –donnant naissance à la house music. Par la suite, cependant, le genre ne cessera de repointer régulièrement le bout du nez. Jusqu’à aujourd’hui. Il ne faut en effet pas chercher très loin pour retrouver sa trace un peu partout dans la scène musicale. Que ce soit dans les tubes de Dua Lipa ou de Juliette Armanet (dont le costume de scène est exposé à la Philharmonie, tout comme celui que sa collègue Clara Luciani a porté lors de sa tournée Respire encore).
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Mais aussi dans les revendications sociétales du moment. Alors que le I Am What I Am de Gloria Gaynor résonne dans les travées de l’exposition disco de la Philharmonie, Jean-Yves Leloup conclut: « Les nouvelles générations qui viendront voir l’exposition retrouveront des notions très répandues aujourd’hui. Comme celles de safe place ou de culture queer, par exemple. Elles sont devenues centrales dans une certaine scène dance et électronique très politisée. A l’époque, la disco ne déployait pas le même arsenal théorique et critique, mais les principes sont les mêmes. C’est aussi ce que veut montrer l’expo. Sans donner pour autant une lecture qui serait biaisée par l’époque, ou en portant un regard purement « woke » sur le genre. Mais en essayant de rétablir une certaine vérité historique sur le liens que la disco a toujours entretenus avec ces communautés marginalisées, aussi populaire qu’elle ait pu devenir.»
Disco – I’m Coming Out, jusqu’au 17/08, à la Philharmonie de Paris.
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