En 1958, le dramaturge Harold Pinter écrivait: "Il n'y a pas de distinction marquée entre ce qui est réel et ce qui est irréel, ni entre ce qui est vrai et ce qui est faux." La fin de The Leftovers a fait resurgir, contre toute attente, cette phrase dans notre esprit, alors que tombait le rideau (et quelques larmes) sur trois saisons passées sous le signe des émotions, de la foi, de la conviction et des mythes fondateurs de civilisations. Plus qu'aucune autre avant elle, la question de la fin, du "comment finir" s'est posée avec acuité dès les premiers épisodes de The Leftovers, la série adaptée du roman éponyme de Tom Perrotta par Damon Lindelof. Parce que ce dernier portait encore les stigmates de celle, casse-gueule et foirée, de son précédent exercice, Lost, qui avait déchaîné la communauté des fans et des critiques (voir page 49). "On a voulu trop expliquer", confiait-il, penaud et souriant, en marge de la conférence qu'il donnait lors du Festival Séries Mania, à Paris en avril dernier. "Ne pas savoir, considérer une histoire comme une boîte encore un peu hermétique, c'est excitant... Mais c'est très difficile de prolonger cet état. Plus le temps passe, plus les attentes augmentent. Initialement, Lost ne devait durer que quatre saisons. Elle en a duré deux de plus. Deux de trop, sans doute." Avec The Leftovers, il entendait dépasser ce traumatisme et enfin clôturer dignement un cycle. Spoiler alert.
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En 1958, le dramaturge Harold Pinter écrivait: "Il n'y a pas de distinction marquée entre ce qui est réel et ce qui est irréel, ni entre ce qui est vrai et ce qui est faux." La fin de The Leftovers a fait resurgir, contre toute attente, cette phrase dans notre esprit, alors que tombait le rideau (et quelques larmes) sur trois saisons passées sous le signe des émotions, de la foi, de la conviction et des mythes fondateurs de civilisations. Plus qu'aucune autre avant elle, la question de la fin, du "comment finir" s'est posée avec acuité dès les premiers épisodes de The Leftovers, la série adaptée du roman éponyme de Tom Perrotta par Damon Lindelof. Parce que ce dernier portait encore les stigmates de celle, casse-gueule et foirée, de son précédent exercice, Lost, qui avait déchaîné la communauté des fans et des critiques (voir page 49). "On a voulu trop expliquer", confiait-il, penaud et souriant, en marge de la conférence qu'il donnait lors du Festival Séries Mania, à Paris en avril dernier. "Ne pas savoir, considérer une histoire comme une boîte encore un peu hermétique, c'est excitant... Mais c'est très difficile de prolonger cet état. Plus le temps passe, plus les attentes augmentent. Initialement, Lost ne devait durer que quatre saisons. Elle en a duré deux de plus. Deux de trop, sans doute." Avec The Leftovers, il entendait dépasser ce traumatisme et enfin clôturer dignement un cycle. Spoiler alert. Autrefois imposés par les chaînes de télévision, les épilogues n'étaient jamais prévus dans les scénarios, qui se dessinaient à un rythme feuilletonnant. L'âge d'or des séries a peu à peu imposé l'idée qu'il fallait savoir finir. Mais pas n'importe comment. Que l'enterrement soit précipité par les impératifs économiques (The L Word) ou une grève des scénaristes (Rome, Deadwood), passe encore. Mais une fin bâclée par ses auteurs jette l'opprobre sur toute une oeuvre, comme les exemples de Nip/Tuck, How I Met Your Mother, Dexter et surtout Lost l'ont montré. Les fins peuvent se terminer en apothéose (Six Feet Under), ou par une prouesse d'écriture et de réalisation (The Shield, The Sopranos), et laisser la place à l'exégèse, aux commentaires et théories diverses -une manière de prolonger l'existence des personnages et la survie des émotions. Toute série doit-elle, avant de démarrer, envisager d'emblée sa propre fin? Certains y ont répondu par l'affirmative, comme pour Mad Men, Bloodline ou Breaking Bad, dont les auteurs avaient annoncé dès le début le nombre indépassable de saisons à écrire. Damon Lindelof, lui, avait promis trois saisons, pas une de plus. Lindelof allait-il, dans ce laps de temps, nous fournir une explication satisfaisante au Grand Départ de 2% de la population, sept ans auparavant, alors qu'il plongeait les 98 autres dans des affres de souffrance, de chaos et de réponses hétéroclites et ésotériques? Traumatisé par les mésaventures de Lost, il lui fallait maîtriser de bout en bout le récit pour dépasser les émotions qui le tenaillaient et dont il fera une matière première: "La peur et la souffrance sont au coeur d'un combat interminable. Quitte à me planter, j'ai préféré me tenir au récit que je voulais mener, aussi bizarre, opaque, étrange puisse-t-il paraître. Me tenir à une structure de récit non linéaire où le passé, le présent et le futur s'entrechoquent. C'est pour cela que je m'efforce de ne pas commencer par le "début" d'une histoire. Avec le contexte, le commencement se reconstitue tout au long de la narration... C'est la même chose dans la vie: notre mémoire nous ramène à un âge où elle a déjà commencé depuis un moment, un laps de temps différent en fonction de chacun. C'est le cours de l'existence qui nous reconnecte ou non avec ce qui s'est passé avant, qui permet de remettre les pièces du puzzle en place." Le Grand Départ n'était que le déclenchement de quelque chose qui préexistait et que l'absence soudaine et non expliquée va mettre en exergue. Alors, plutôt que d'apporter lui-même les réponses à ces questions, Lindelof va en laisser le soin à ses personnages. Obsédé par l'idée de "créer une mythologie fondamentale", projet qui parcourt la série en filigrane à travers des citations plus ou moins explicites, de l'Odyssée à l'Evangile en passant par Le Livre de Job (l'histoire de cet homme dépouillé par Dieu de tout ce à quoi il tenait) ou le cinéma de Peter Weir (Pique-nique à Hanging Rock, La Dernière Vague), il nous donne à voir la communauté des humains se scinder en biotopes qui survivent tant bien que mal: les institutions, la ville, la famille, les religions, le couple. Et tenter de se reconstruire, in fine, à travers l'idée que face au trauma d'une disparition, il n'y a aucune issue possible, si ce n'est l'accepter, traverser les cercles de l'enfer qu'elle nous impose et tenter d'en reconstituer son propre récit, qui fait alors sens. Fidèle à son style (qui doit beaucoup au Lynch de Twin Peaks), il a laissé des pistes qu'il décide ou non d'explorer, mis en place un monde parallèle. Mais surtout, là où la colonne vertébrale de Lost était la narration et ses enjeux, un piège qui allait se refermer sur ses auteurs, The Leftovers a fait le pari de l'émotion. L'essayiste Pacôme Thiellement (La Main gauche de David Lynch, Les Mêmes Yeux que Lost) nous le disait il y a quelques semaines: "Lindelof a tellement dégusté à la fin de Lost, qu'il a confectionné d'emblée une série qui s'annonce sans réponse. Personne dans la série -ni les institutions ni les individus- n'a de réponse concrète à la disparition des 2%."The Leftovers fouille ce qui pousse ses protagonistes à agir et en cela il tend un miroir permanent au spectateur. Au chaos intérieur de Kevin (le héros incarné par Justin Theroux), répond celui de Nora (décidément brillante Carrie Coon), de Matt, d'Amy et les autres... Jamais formulé dans un monde alentour plombé par le non-dit, le mensonge et le déni, le chaos est perceptible, visible et met à terre les héros plus souvent qu'à leur tour. Pour se reconstruire face à cet indicible, il faudra un récit... Religieux, ésotérique, fictionnel, fantastique, peu importe qu'il soit plausible ou pas, compatible ou non avec celui que s'est forgé son prochain. "Depuis la première saison, les personnages sont mis dans l'incapacité d'interpréter ce qui leur arrive, confirme Pacôme Thiellement. La présence des sectes, des gourous du développement personnel, du paranormal montre l'arnaque qui consiste à vouloir imposer sa réponse à tous." Même la réponse scientifique incarnée par une machine censée faire voyager dans le monde où se sont réfugiés les 2% est présentée comme une supercherie. "Je te crois." Cette phrase adressée par Kevin, policier revenu d'un destin messianique dont il ne voulait pas, à sa Nora, tel Ulysse, qui a fait un beau voyage pour tenter de retrouver sa famille disparue, est bouleversante. Et elle boucle la boucle de la seule manière possible: elle ponctue le récit de ce périple par-delà les frontières de l'inimaginable. Dans cette affirmation finale, il y a l'acceptation de l'autre dans toute sa différence. Il s'agit de renoncer à toute réponse univoque, comprendre que la fin du monde (celle à laquelle se prépare le père de Kevin, parmi d'autres néo-millénaristes, durant trois saisons) n'aura pas lieu. Car elle a déjà eu lieu. Le monde de The Leftovers commence par la fin: les amours et les certitudes se sont envolées avec les disparus, sept ans auparavant, dans un récit qui semble soudain dessiner un négatif de la proposition de Lost. La fin d'un monde et le début d'un autre se répondent en permanence dans l'écriture de Lindelof. En avril dernier, à Paris, nous lui avons lancé une dernière question: et si avec The Leftovers, qui, contrairement à Lost, a brillamment réussi une fin ouverte et définitive à la fois, Lindelof était parvenu à dépasser non seulement son propre trauma, mais celui qui, depuis le 11 septembre 2001, mine la psyché américaine, plonge le monde dans le chaos, pour finalement tirer un trait et accepter la réalité de l'absence et de ses blessures? Se relever du K.O. libre? Sa réponse a fusé dans un sourire: "OK!" Il faudra bien se débrouiller avec ça.