À l'intérieur de la suite de l'hôtel normand où le rendez-vous a été fixé, ça s'agite comme dans une ruche. Au journaliste qui attend son tour, une seule consigne, répétée ad nauseam: ne jamais oublier de servir du "SIR" Ben Kingsley à chaque fois qu'il a l'heur de s'adresser au comédien britannique, sous peine de friser l'incident diplomatique. Depuis qu'il a été fait Commandeur de l'Ordre de l'Empire avant d'être anobli par la reine Elizabeth II en 2001, ce fils d'un médecin d'ascendance indienne né au Kenya et d'une actrice et modèle anglaise du Yorkshire ne badine pas avec les titres honorifiques et les bonnes manières. Ajoutez à cela que le gaillard a le chic pour vous glacer le sang de ce regard perçant qui lui donne des allures d'inébranlable sphinx, et l'on comprendra aisément qu'on a connu contexte moins inconfortable. Rien de très étonnant, au fond, à ce que Kingsley prête aujourd'hui ses traits à un monstre de froideur dans Operation Finale. Soit Adolf Eich...

À l'intérieur de la suite de l'hôtel normand où le rendez-vous a été fixé, ça s'agite comme dans une ruche. Au journaliste qui attend son tour, une seule consigne, répétée ad nauseam: ne jamais oublier de servir du "SIR" Ben Kingsley à chaque fois qu'il a l'heur de s'adresser au comédien britannique, sous peine de friser l'incident diplomatique. Depuis qu'il a été fait Commandeur de l'Ordre de l'Empire avant d'être anobli par la reine Elizabeth II en 2001, ce fils d'un médecin d'ascendance indienne né au Kenya et d'une actrice et modèle anglaise du Yorkshire ne badine pas avec les titres honorifiques et les bonnes manières. Ajoutez à cela que le gaillard a le chic pour vous glacer le sang de ce regard perçant qui lui donne des allures d'inébranlable sphinx, et l'on comprendra aisément qu'on a connu contexte moins inconfortable. Rien de très étonnant, au fond, à ce que Kingsley prête aujourd'hui ses traits à un monstre de froideur dans Operation Finale. Soit Adolf Eichmann lui-même, sombre architecte de la Solution finale, ici dépeint en tortionnaire non-repentant à l'ego démesuré, tirant une jouissance narcissique de ses actions. "Jouer un personnage comme celui-là revient en quelque sorte à faire du storytelling, pose d'emblée l'acteur. C'est l'idée d'incarner pour faire savoir que ça a existé. Ni plus ni moins. Avec un maximum de précision et de rigueur." Certes, l'animal n'en est pas à son coup d'essai au rayon vilenie -le boss mafieux de Bugsy de Barry Levinson (1991), le criminel sociopathe de Sexy Beast de Jonathan Glazer (2000), la némésis d' Iron Man 3 (2013)... Pourtant, l'acteur, 74 ans au compteur, a lancé sa carrière au cinéma en jouant... Gandhi devant la caméra de Richard Attenborough. C'était au début des années 80. Plus tard, il enquillera les rôles de Juifs bien intentionnés: du chasseur de nazis Simon Wiesenthal dans une production HBO de la fin des années 80 au père d'Anne Frank, Otto, dans une mini-série ABC du début des années 2000 en passant par le fidèle Itzhak Stern dans Schindler's List de Spielberg (1993) et même Moïse dans le téléfilm du même nom (1996). "Mon approche du personnage d'Eichmann a été purement contre-intuitive. C'est-à-dire que, à la différence de la quasi-totalité des rôles qu'il m'a été donné de jouer jusqu'ici, je ne pouvais pas l'aborder avec une once d'empathie. Je me suis senti dans la position d'un peintre chargé de portraiturer en toute technicité, dans un rapport de complète distanciation, un modèle avec lequel il n'a jamais été question de s'identifier. "Le dernier mot appartient à la victime" , disait mon ami Elie Wiesel. Pas au bourreau. Ce film a été tourné dans le plus pur respect de cette vérité." Pour autant, l'aspect le plus intéressant d'Operation Finale, thriller historique qui fait le récit de la capture d'Eichmann dans la banlieue de Buenos Aires au début des années 60, tient sans doute à ces quelques trop rares moments où cette production au casting solide mais aux enjeux et à l'exécution souvent tièdement balisés sonde les âmes en quête de zones grises. Quelle part d'humanité sommeille à l'intérieur du monstre? Et surtout, quel châtiment appelle la nature de ses crimes: impulsif ou raisonné, vengeur ou rédempteur? "Ce qui reste le plus difficile à avaler au regard de l'ensemble de cette abomination nazie, c'est qu'elle a été perpétrée par des êtres de chair et de sang qui se voulaient bons pères de famille. Des Homo sapiens, pas des bêtes sauvages, des extraterrestres ou des super-vilains de comic books. Comment la Terre où nous vivons a-t-elle pu engendrer à la fois un Gandhi et un Eichmann? Le spectre des actions humaines est parfois tellement vaste qu'il laisse sans voix." À l'arrivée, si le film n'a pas l'ampleur, ni l'ambition créative, d'un Argo, par exemple, avec lequel il partage un certain nombre de points communs dans la structure et la mise en place du récit, il n'en fait pas moins utilement oeuvre de mémoire, réveillant les fantômes du passé pour mieux les exorciser. C'est tout le sens d'un final à l'imagerie certes un peu candide mais illustrant avec une désarmante sincérité le concept de résilience cher à Boris Cyrulnik. "Axel von dem Bussche, qui était l'un des grands leaders de la résistance teutonne au Troisième Reich, a dit un jour à propos du peuple allemand: "Nous entrerons dans le XXIe siècle avec un pan d'Histoire écrasant sur les épaules. Peut-être qu'un jour il sera oublié, mais sera-t-il jamais pardonné? Il restera, quoi qu'il en soit, à tout jamais impossible à comprendre", poursuit Kingsley. Cette monstrueuse tragédie s'est déroulée hier à l'échelle de l'Histoire du monde. Je ne sais pas si ses répercussions pourront un jour être tout à fait digérées, mais il est fondamental que des récits continuent à en témoigner."