"Depuis tout petit, je savais qu'il fallait que je parte. En Belgique, il y a plein de choses extrêmement fortes et créatives, mais très vite on vous dit: "Ne rêve pas trop fort. Ne rêve pas trop grand." Et je trouve ça dommage, parce qu'il y a plein de talents qui viennent d'ici et qui vont ailleurs. Mais donc pourquoi? Quel est le complexe? Au Conservatoire, par exemple, il ne fallait surtout pas trop en vouloir. Je ne comprends pas pourquoi on ne soutient pas davantage les élans créatifs de la jeunesse. Moi je préfère un jeune qui rêve trop qu'un jeune qui ne rêve plus."
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"Depuis tout petit, je savais qu'il fallait que je parte. En Belgique, il y a plein de choses extrêmement fortes et créatives, mais très vite on vous dit: "Ne rêve pas trop fort. Ne rêve pas trop grand." Et je trouve ça dommage, parce qu'il y a plein de talents qui viennent d'ici et qui vont ailleurs. Mais donc pourquoi? Quel est le complexe? Au Conservatoire, par exemple, il ne fallait surtout pas trop en vouloir. Je ne comprends pas pourquoi on ne soutient pas davantage les élans créatifs de la jeunesse. Moi je préfère un jeune qui rêve trop qu'un jeune qui ne rêve plus." Début novembre, dans le foyer du cinéma Palace à Bruxelles. Casquette vissée sur la tête, Mehdi Dehbi revient sur son parcours de vie. Né à l'hôpital de Bavière, à Liège, au mitan des années 80, le comédien dit avoir ressenti très tôt le besoin de s'exprimer de manière artistique. Concours d'écriture de chanson, de mode ou de photo dès l'enfance... Spot sur le racisme pour la RTBF à l'adolescence... Il envisage l'expression artistique comme une sortie de secours, une bouffée d'oxygène. "Je n'aime pas trop tout ce qui brille. Ce qui m'a attiré dans ce métier, c'est un instinct de survie. Mon désir de jouer, il vient de l'intérieur." À seize ans, il met un premier pied dans l'univers du cinéma, via un casting organisé par Les Films du Fleuve, la société de production des frères Dardenne. Son rôle dans Le Soleil assassiné d'Abdelkrim Bahloul lui vaut d'emblée une nomination pour un prix Joseph-Plateau. Dans la foulée, il intègre le Conservatoire royal de Bruxelles, puis le Conservatoire de Paris et la London Academy of Music and Dramatic Art de Londres, où il campe Roméo sur les planches. En 2010, retour au cinéma: sa prestation dans La Folle Histoire d'amour de Simon Eskenazy de Jean-Jacques Zilbermann, où il joue un jeune travesti musulman, lui vaut cette fois une nomination pour les Révélations aux César. Sa carrière, placée sous des auspices résolument internationaux, est lancée. En plus du français et du néerlandais, Dehbi parle l'anglais, l'espagnol, l'italien, l'arabe et l'hébreu. Sur les écrans, il se multiplie, apparaissant aussi bien dans un drame transalpin (Una storia sbagliata) que dans une série américaine (Tyrant sur FX) ou un film d'espionnage britannique (A Most Wanted Man d'Anton Corbijn, aux côtés de Philip Seymour Hoffman et Willem Dafoe), quand il ne monte pas Les Justes de Camus au théâtre en France. Plus récemment, pourtant, il enchaîne les auditions outre-Atlantique sans beaucoup de succès. "Ce qu'il y a, aussi, c'est qu'avec mes cheveux et mes yeux noirs, je refusais de servir la sauce terroriste. Ça n'a jamais été mon truc, surtout si ce n'est pas justifié. Quand on vend de la violence pour vendre de la division, ce n'est plus du cinéma pour moi. Si le cinéma ne cherche pas à rassembler ou à ouvrir -un débat, une idée, un échange- alors ça ne sert à rien de travailler. Et puis est arrivé Messiah. Comme une providence. Moi qui avais toujours rêvé de jouer le Christ, en plus... (sourire)" Grosse production disponible sur Netflix depuis le premier janvier -une saison de dix épisodes d'une petite cinquantaine de minutes chacun-, Messiah est, à l'autopsie, une franche déception, morne salmigondis mystico-policier qui chronique l'avènement d'une nouvelle figure christique à l'ère des réseaux sociaux. Mais Dehbi magnétise les regards et impressionne de présence dans le rôle-titre. Soit le seul véritable point fort d'une série profitant par ailleurs d'un vague parfum de scandale, une assez ridicule pétition circulant sur le Net pour condamner ses soi-disant atteintes à la religion musulmane. Ce rôle, Mehdi Dehbi a fini par l'obtenir dans des conditions, disons, plutôt rocambolesques, que l'acteur se plaît à conter sourire en coin. "C'était une période de grosse remise en question pour moi. J'étais occupé à faire Vipassana, donc dix jours de méditation sans Internet, sans téléphone, sans rien, quand l'audition pour Messiah est tombée. À la fin des dix jours, j'ai dit à mes agents que j'étais désolé, que j'avais vu leurs messages trop tard. Mais j'ai quand même fini par enregistrer un truc dans ma chambre d'hôtel pourrie avec ma caméra. Une audition vraiment pas bonne par rapport à ce que je fais d'habitude, avec un éclairage tout moche. Et puis j'ai oublié ce truc. Et là, en pleine continuation de mon trip spirituel au fin fond de l'Inde, je reçois un message qui me demande d'envoyer une seconde vidéo. Suite à quoi Michael Petroni, le créateur du show, et James McTeigue, le réalisateur, ont voulu me parler sur Skype. Donc j'ai demandé au petit cybercafé du coin qui fermait à 20 heures de me laisser venir à 1 heure du matin pour skyper avec Los Angeles (sourire) . Ça s'est super bien passé. Et là, j'ai compris que ma vie allait changer." Depuis quelques jours, son nom est sur toutes les lèvres, en effet. Et les propositions risquent bien d'affluer. En attendant, Dehbi s'est tranquillement réinstallé à New York, "après avoir vécu à Mexico City, à Los Angeles, un peu partout et nulle part à la fois". En artiste touche-à-tout, il fait de la musique dans son petit home studio, qu'il enregistre sous le nom de GOLSEN. "J'ai plein de projets, dont une envie théâtrale qui est proche de Messiah. Et puis je suis un peu en train de revenir sur Paris, aussi, et de me repositionner du côté du cinéma d'auteur francophone. Parce que ça me manque." Et le ciné belge dans tout ça? "Je ne sais pas. Demandez-leur... Moi j'ai l'impression d'être un fantôme ou un ovni en Belgique."