En quinze ans à peine, il s'est imposé comme l'un des créateurs de séries télévisées les plus influents au monde. Fiction noyautée autour des différentes séances d'un thérapeute israélien dont la vie privée prend l'eau, BeTipul est devenue In Treatment aux États-Unis et a été adaptée dans une vingtaine (!) de pays. Quant à The Affair, sa série Showtime qui explore les conséquences d'une relation extraconjugale sur deux couples en multipliant les points de vue à la façon du Rashomon de Kurosawa, elle a collectionné les récompenses, dont plusieurs Golden Globes, outre-Atlantique.
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En quinze ans à peine, il s'est imposé comme l'un des créateurs de séries télévisées les plus influents au monde. Fiction noyautée autour des différentes séances d'un thérapeute israélien dont la vie privée prend l'eau, BeTipul est devenue In Treatment aux États-Unis et a été adaptée dans une vingtaine (!) de pays. Quant à The Affair, sa série Showtime qui explore les conséquences d'une relation extraconjugale sur deux couples en multipliant les points de vue à la façon du Rashomon de Kurosawa, elle a collectionné les récompenses, dont plusieurs Golden Globes, outre-Atlantique. Aujourd'hui, Hagai Levi revient sur ses terres pour s'emparer d'un tragique événement qui a mené, il y a un peu plus de cinq ans, à une nouvelle guerre de Gaza. Our Boys débute à l'été 2014, quand le rapt de trois adolescents israéliens par des militants du Hamas en Cisjordanie déchaîne les passions. La découverte de leurs cadavres, après plusieurs semaines d'intenses recherches, conduit au meurtre de Mohammed Abu Khdeir, jeune Palestinien brûlé vivant en guise de représailles brutales par des extrémistes juifs. Évoluant sur ce terrain miné, la série, très sobre dans le style, avec des images qui semblent bien souvent prises sur le vif, impressionne par sa capacité à dresser un état des lieux subtil et nuancé qui questionne les préjugés et ébranle les certitudes. De passage à Paris, Levi s'en explique au cours d'un tête-à-tête généreux, où l'homme, pourtant particulièrement disert, semble peser chacun des mots qu'il choisit de prononcer. Vous semblez être un homme de challenges. La matière au coeur de votre nouvelle série, Our Boys, est particulièrement dense et sensible. En quoi était-ce pour vous une nécessité de raconter cette histoire? Disons que c'est un récit qui a grandi à l'intérieur de moi et qui est devenu une véritable nécessité après un certain temps seulement. Je ne suis pas l'initiateur de Our Boys. C'est la chaîne américaine HBO qui est à l'origine venue me trouver en me suggérant de me pencher sur la question. Ils m'ont envoyé un article du New York Times qui relatait le procès des kidnappeurs et meurtriers du jeune Mohammed Abu Khdeir. C'était, à vrai dire, une offre impossible à refuser. Ils m'offraient l'opportunité rare de créer une série importante, en Israël et en hébreu, qui serait diffusée internationalement, avec une grande liberté et un budget conséquent. J'ai donc signé des deux mains (sourire). Mais je me suis alors lancé dans un long processus d'appropriation de ce sujet. J'ai pris conscience que les séries que j'avais cornaquées par le passé avaient toutes quelque chose de très universel. Il y était question de relations humaines, de confiance, de trahison... Grâce à cette proposition de HBO, j'ai réalisé qu'il était peut-être temps pour moi de faire quelque chose sur ce qui se passait très spécifiquement dans mon pays. C'est à partir de ce moment-là que Our Boys est devenue une véritable nécessité pour moi. Ce fait divers tragique, je l'ai vu comme un mystère à résoudre. Comment ces jeunes types avaient-ils pu en arriver là? En tentant de répondre à cette question, j'ai compris qu'elle était, là encore, universelle. Particulièrement aujourd'hui où des crimes de haine ont lieu chaque jour dans le monde. De In Treatment à The Affair, l'une de vos marques de fabrique narratives a toujours été la multiplication des points de vue sur un même objet. Dans Our Boys, plus que jamais, il semble important pour vous de donner la parole à tout le monde et de confronter différentes perspectives sur un même fait... Je suis toujours en quête de la manière la plus juste, et la plus adéquate, de présenter l'histoire que je veux raconter. C'est un processus parfois très long. S'agissant de Our Boys, il a un temps été question de faire quelque chose de beaucoup plus vaste sur le conflit israélo-palestinien. Avec Joseph Cedar et Tawfik Abu Wael, les co-créateurs de la série, nous n'avons décidé que sur le tard de nous concentrer sur la disparition de Mohammed Abu Khdeir, par exemple. La nature de la narration de Our Boys découle largement de cette décision. Quant à son style, il a beaucoup été déterminé par un autre choix, celui de combiner prises de vue réelles avec des acteurs et vraies images d'archives. D'où cette charte graphique très proche du documentaire que nous tenons tout au long des dix épisodes. Et puis, oui, il y a cette idée de multiplication des points de vue. C'est quelque chose qui revient souvent dans mon travail, c'est vrai. Mais je dois dire aussi une chose à propos de Our Boys: pour la toute première fois de ma carrière, les questions de forme, qui ont toujours été prépondérantes dans mes créations, n'y étaient pas ma principale préoccupation. Je savais que je devais être simple, direct, mais surtout intègre, sincère, éthique, dans ma façon de raconter cette histoire. Il y avait une responsabilité très particulière à revenir sur un événement traumatique aussi récent. Je n'arrêtais pas de penser à la famille de la victime, à toutes les personnes impliquées de près ou de loin dans ce fait divers tragique. C'était un fardeau très lourd à porter. La série traite des stéréotypes, de la désinformation aussi, avec beaucoup de nuance et de délicatesse. Il y a quelque chose de très journalistique dans votre regard. Mais vous y mettez une déontologie, un équilibre moral, dont la presse n'a pas toujours fait preuve dans cette affaire... C'est la couverture journalistique même de la disparition des trois adolescents juifs kidnappés puis assassinés par des militants du Hamas qui a mené, en guise de représailles, à l'enlèvement et au meurtre de Mohammed Abu Khdeir. On parle ici d'une couverture à sensation live 24 heures sur 24, qui a entretenu un espoir malsain et une espèce de suspense insoutenable autour de ce qui était d'évidence la chronique de trois morts annoncées. C'est quelque chose de totalement irresponsable. Tout le monde savait que ces jeunes garçons ne réapparaîtraient pas vivants. Il était très important pour nous de dénoncer cet usage cynique, quasi publicitaire, d'une tragédie par les médias de masse aujourd'hui. Ce que vous critiquez par-dessus tout, c'est l'instrumentalisation de l'émotion populaire. À l'inverse, Our Boys est d'une sobriété exemplaire, qui refuse toute forme d'emphase ou de manipulation émotionnelle... C'était mon obsession principale: déconstruire tout ce qui avait été dit et montré sur cette affaire. Les meurtriers de Mohammed Abu Khdeir ont toujours été présentés comme des monstres. Ce que nous essayons d'illustrer à travers Our Boys, c'est que, au contraire, ces types sont comme vous et moi. Il est trop facile d'y voir des monstres en soi, hors de toute responsabilité sociétale. À l'origine, la série devait s'appeler Stray Weeds (Mauvaises herbes, NDLR). Mais c'était une erreur. Ces jeunes hommes ne sont pas des mauvaises herbes qui ont poussé de manière désordonnée en marge de la société. Ce sont des produits mêmes de la société. Et il y a une responsabilité partagée à l'origine de leur acte, aussi monstrueux soit-il. Ce que vous montrez également, c'est que la réalité est complexe et que la vérité, bien souvent, se dérobe quand on croit pouvoir l'approcher... Oui, et c'est quelque chose de propre à chacune des séries que j'ai créées. La vérité y est toujours question d'interprétation. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de vérité. Il y a toujours une vérité. Mais elle est complexe. C'étaient de loin mes moments préférés dans The Affair, quand chacun tirait quelque chose de différent d'une même réalité. C'est, je crois, l'une des grandes difficultés de l'existence, d'admettre que les choses ne sont pas blanches ou noires, qu'il existe tout un nuancier d'interprétations divergentes pour chaque situation. Vous vous décrivez comme quelqu'un de profondément anti-cynique. Par le passé, vous avez plusieurs fois déclaré que vous ne pouviez pas supporter les personnages d'une série comme House of Cards, par exemple, parce qu'ils ne font pas la différence entre le Bien et le Mal. C'est important, pour vous, de montrer en permanence des personnages pris dans un combat intérieur entre ce qui leur semble bon ou mauvais? C'est la pierre angulaire de tout mon travail: le conflit intérieur et moral. Ce que je n'aime pas dans House of Cards, c'est qu'il semble ne rien se passer derrière les masques, à l'intérieur des personnages. Par ailleurs, beaucoup de séries policières américaines continuent à fonctionner sur une opposition assez binaire entre les gentils flics et les vilains méchants. Moi, ce qui m'intéresse, c'est la lutte qui se joue à l'intérieur même du flic ou à l'intérieur même du vilain. Les gens qui ne sont pas tourmentés par des questions d'ordre moral ne m'intéressent pas. In Treatment ne parlait de rien d'autre que ça, des tourments intérieurs d'un thérapeute, des passions que déchaînaient en lui ses patients. Comment vivre sa vie? C'est la question la plus importante à laquelle on se confronte au cours de notre existence. Cette dialectique du Bien et du Mal est, j'imagine, à ce point présente chez moi parce que j'ai grandi dans un environnement très religieux. Même si je m'en suis complètement détaché, je reste en un sens religieux dans les questions qui m'animent. Dans Our Boys, la société israélienne que vous décrivez semble prise au piège d'un grand balancier qui alternerait sans fin entre douleur et vengeance... C'est vrai. Et c'est aussi pour ça que l'on s'est concentrés sur l'affaire Mohammed Abu Khdeir et ses conséquences. Nous cherchions à montrer comment un meurtre spécifique comme celui-là pouvait conduire à la guerre. Bien sûr, il est toujours très subjectif de définir quand votre histoire commence et quand elle se termine, particulièrement quand vous choisissez de raconter une histoire vraie. Nous aurions très bien pu démarrer la série deux mois plus tôt dans le temps, ou même six. N'importe quand, en fait. Mais, à un moment, il faut bien trancher. Nous avons beaucoup été critiqués pour avoir décidé de nous concentrer spécifiquement sur cet événement-là. Mais il nous semblait que c'était une histoire tellement forte, tellement riche, complexe et profonde, qu'elle pourrait synthétiser de manière quasi emblématique ce qui ne tourne pas rond en Israël. En ce sens, Our Boys fonctionne comme un miroir tendu à la face de la société israélienne. Jusqu'à quel point aviez-vous anticipé les nombreuses controverses nées de la diffusion de la série dans votre pays? Côté palestinien, on sait par exemple que la famille de la victime s'est plainte du fait que la série ravive des souvenirs trop douloureux. Tandis que, pour sa part, quelqu'un comme Benjamin Netanyahu, le Premier ministre, est allé jusqu'à qualifier Our Boys de programme antisémite... Les critiques de la droite israélienne, oui, nous les avions anticipées. Mais jamais nous n'avions imaginé que Netanyahu irait jusqu'à en appeler au boycott pur et simple de la série (sourire). Selon lui, donner une caisse de résonance à ce fait divers reviendrait à chercher à salir la réputation de notre pays au niveau international. Que voulez-vous répondre à ça? Ce qui m'intéresse, c'est de faire réfléchir, de créer du questionnement chez les gens, d'inviter chacun à réévaluer ses certitudes. Durant les dix semaines qu'a duré la diffusion d'Our Boys en Israël, tout le monde ne parlait que de ça. Dans la rue, sur les réseaux sociaux... C'était complètement dingue. En ce sens, je crois que l'on peut dire que nous avons réussi notre coup. Nous sommes parvenus à susciter le débat au-delà de toutes nos espérances.