Jusqu'au dernier moment, les ayants droit de Michael Jackson auront tenté de contrecarrer la diffusion de Leaving Neverland. L'action en justice lancée contre HBO n'a pas suffi. Dimanche soir, à l'heure où la chaîne diffusait la première partie du documentaire controversé, la famille postait sur YouTube l'intégralité du concert de Bucarest, donné en 92, lors du Dangerous Tour. Faire écran en remettant l'artistique à l'avant-plan face au scandale et aux accusations relancées de pédophilie: peut-être était-ce au final la meilleure réaction à avoir... Sera-ce toutefois suffisant? On peut en douter.

Certes, ce n'est pas la première fois que Michael Jackson est soupçonné de crimes sexuels sur des mineurs. Dix ans après sa mort, survenue en juin 2009, et alors qu'il reste au centre de l'échiquier pop (de Christine & The Queens qui emprunte ses pas, à Drake qui le sample sur son dernier album), l'aura de la star risque cependant d'être durablement ternie par Leaving Neverland. Même les fans les plus acharnés du chanteur-danseur-acteur-performer auront du mal à ne pas, au moins, douter. Non pas que le documentaire réalisé par Dan Reed apporte des éléments tout à fait neufs ou déterminants. Mais en se focalisant sur la parole de deux (présumées) victimes de la star, il déroule un long récit de quatre heures qui ne peut qu'interpeller.

Qui sont-elles? Australien, Wade Robson a cinq ans quand il rencontre pour la première fois son idole, après avoir gagné un concours de danse organisé par sa maison de disques. Michael Jackson gardera contact avec le gamin, l'invitera même avec toute sa famille à Neverland. Il affirme avoir subi les assauts sexuels de Jackson de ses sept ans jusqu'à ses 14 ans. L'autre témoin est James Safechuck. Il a neuf ans quand il est engagé pour tourner dans une publicité Pepsi avec la star. Lui aussi deviendra l'un des "favoris" de Michael Jackson, régulièrement convié à Neverland et emmené en tournée. Longuement, patiemment, l'un et l'autre déroulent le fil d'une admiration qui va tourner au cauchemar.

Wade Robson

Il faut le rappeler: si le documentaire de Dan Reed présente Michael Jackson en prédateur sexuel, la justice, elle, l'a toujours innocenté. Les occasions de le faire tomber n'ont pourtant pas manqué, rappellent les fans. En 1993, Evan Chandler accusait déjà Jackson d'avoir abusé de son fils Jordan âgé alors de treize ans. Au civil, l'action sera abandonnée après la signature d'un accord financier (une somme de 23 millions de dollars est déboursée), l'enquête criminelle se clôturant elle-même quelques mois plus tard, faute de témoin déterminant. En 2003, le chanteur est à nouveau soupçonné et arrêté. Mais près de deux ans plus tard, il ressort à nouveau acquitté de tous les faits reprochés. Un témoignage en particulier jouera un rôle déterminant: celui de Wade Robson. Devenu un chorégraphe très demandé (il a travaillé avec Britney Spears), le jeune homme de 23 ans jure devant la cour qu'il n'a jamais vu la star avoir le moindre comportement déplacé.

Il finit pourtant par changer de version en 2013, attaquant la société gérant les droits de Michael Jackson, avant d'être débouté par les juges. Pourquoi Robson a-t-il fait tout à coup volte-face et modifié son attitude? C'est ce que se demandent les fans. C'est ce que tente d'expliquer Dan Reed avec son documentaire.

La parole aux victimes

Le réalisateur insiste régulièrement: si la star est forcément au centre de l'histoire, Leaving Neverland n'est pas, en soi, un film sur Michael Jackson. Mais bien sur Wade Robson et James Safechuck. Ce sont eux qui alimentent le coeur du récit. Avec leur famille, ils sont les seuls à être interrogés directement. C'est à la fois la principale lacune et l'atout le plus indéniable du film. En prenant le temps d'écouter leur version, de détailler le mécanisme dans lequel ils sont tombés, Leaving Neverland peut se montrer cru, livrant des détails pas toujours simples à entendre. Mais en avançant pas à pas, il évite aussi le piège du sensationnalisme façon tabloïd trash. Étirée sur quatre heures, leur confession est implacable. Mais elle est aussi nuancée et complexe, comme le restent les sentiments que les deux protagonistes entretiennent avec leur ancienne idole. Wade Robson: "C'était l'une des personnes les plus gentilles, douces, aimantes et affectueuses que j'ai pu connaître. Mais il a aussi abusé de moi pendant sept ans." Robson et Safechuck expliquent comment, selon eux, Michael Jackson les a conduits à se taire toutes ces années; comment les abus ont aussi fini par ruiner leur vie d'adulte, et fait exploser les relations avec leur propre famille, en particulier avec leur maman, toutes les deux largement présentes (au contraire des pères, invisibles). Robson explique ne plus rien ressentir pour une mère qui n'a pas su le protéger; Safechuck concède qu'il n'est pas évident pour lui non plus de comprendre l'aveuglement de ses parents. À ce moment-là du film, Jackson a presque disparu de l'écran, son fantôme se contentant de planer sur une chronique familiale d'un désespoir sans fond.

Leaving Neverland arrive à un moment particulier. Non seulement l'année des dix ans de la mort du chanteur. Mais aussi dans le sillage de #metoo et de la libération du discours des victimes qui a suivi. À cet égard, le film de Reed pousse le curseur à fond. Et fait évidemment débat. En tant que documentaire, il est assurément bancal: long, parfois lent, devant souvent combler avec un nombre incalculable de plans aériens de Los Angeles et Neverland, il ne donne jamais la parole à la défense, si ce n'est via des images d'archives -les déclarations de Jackson himself, ou de ses avocats. Par contre, comme témoignage, Leaving Neverland impose une parole saisissante.

Leaving Neverland, diffusé le 08/03, sur Canvas, 20h25.