Bien plus qu'une oeillade ou une courtoisie de la part du festival parisien, la programmation du festival Séries Mania réflétait récemment la qualité croissante manifestée ces dernières années sur les marchés polonais, tchèque et russe... Manière, aussi, d'appuyer la volonté de grandes chaînes câblées occidentales (HBO, Canal+) d'accompagner l'essor d'une production qui plonge dans son héritage culturel, social et littéraire. Cartographie sélective.
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Bien plus qu'une oeillade ou une courtoisie de la part du festival parisien, la programmation du festival Séries Mania réflétait récemment la qualité croissante manifestée ces dernières années sur les marchés polonais, tchèque et russe... Manière, aussi, d'appuyer la volonté de grandes chaînes câblées occidentales (HBO, Canal+) d'accompagner l'essor d'une production qui plonge dans son héritage culturel, social et littéraire. Cartographie sélective. Si leurs formats et leurs scénarios peuvent fortement rappeler ce qui se fait en Europe ou aux États-Unis sans nécessairement en éviter les écueils, cela n'empêche pas certaines productions d'Europe de l'Est de décrocher la timbale esthétique et de réussir à apporter un vent frais sur le genre pléthorique du polar ou de la satire sociale. Ainsi de The Teach, série créée par Jakub Zulczyk et Monika Powalisz qui a cartonné sur Canal+ Pologne. Basé sur l'inusable canevas jeune fille/meurtre/forêt/mystère, son scénario s'élance sur un arc qui d'emblée l'éloigne de ce format revisité avec insistance un peu partout ces derniers mois (encore tout récemment par La Forêt). L'élément extérieur et révélateur de la psyché tortueuse à l'oeuvre dans ce coin reclus de la Pologne rurale n'est autre qu'un professeur plutôt atypique qui débarque de Varsovie au moment du crime. Le lien qui l'unit secrètement à la jeune victime permet de déployer le suspense et le mystère sur des territoires surprenants et ambitieux narrativement, jouant sur la notion d'étranger, de territoire, sur la noirceur de croyances locales, les faux-semblants et l'ironie citadine. Arrivée de République tchèque, Wasteland (Pustina en version originale) a bénéficié de la puissante force de frappe de HBO. Mais la présence de la chaîne câblée américaine n'apparaît qu'au générique et Wasteland s'enracine pleinement dans la région de son récit: la Bohême tchèque, à la frontière avec la Pologne, dessinant une grammaire visuelle somptueuse autant que sombre, une histoire poisseuse et théâtrale, sur fond de débâcle industrielle et sociale. "Notre but était de montrer les mentalités, les mécanismes d'une petite ville. Le crime n'est qu'un prétexte qui réveille les monstres et montre l'envers du décor industriel ", racontait Stepan Hulik, co-créateur de la série, en marge du festival Séries Mania. Wasteland installe son drame dans les zones rurales constellées d'exploitations nucléaires et minières. Un soir de vote populaire autour de l'extension d'une mine détenue par un consortium polonais, vivement combattue par le maire local, la fille de ce dernier disparaît. Tirée d'un fait divers qui fit grand bruit, l'histoire maintient un certain flou sur son ancrage réel. Les plans larges qui montrent des vestiges de force naturelle dans ce no man's land de béton, d'acier et de smog confèrent énormément de poésie symbolique à Wasteland. De fait, la série creuse un sillon passionnant: la manière dont les cicatrices mal cautérisées de l'Histoire industrielle se transforment en force de dislocation sociale. À Moscou, dans un avenir pas si lointain, la relation qui unit les humains avec les robots qui les assistent au quotidien vire au cauchemar lorsqu'un des androïdes se retrouve impliqué dans un meurtre sordide et qu'un médecin légiste, aux prises avec un divorce pénible, se mêle à l'affaire. La série russe futuriste et contre-utopique Better Than Us met en résonance ces deux intrigues pour questionner la famille, son image traditionnelle et les moeurs d'aujourd'hui, en recomposition. Dans la Russie où sévit une homophobie et un retour de bâton traditionnaliste, la thématique n'a rien d'anodin. Sans cet ancrage, la série créée par Alexander Kessel aurait pu n'être qu'un récit d'anticipation catastrophiste et dystopique de plus, déclinant sur petit écran les thématique revisitées depuis Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley (1932) jusqu'à Real Humans, série suédoise diffusée sur Arte en 2013. Son esthétique clinique, froide, dénonce l'illusion du contrôle technologique sans limite et sa nette dangerosité, alors qu'entre les lignes, les drames familiaux, les conflits moraux flirtent avec la satire sociale. On le voit, les fictions qui s'érigent actuellement en Europe de l'Est renvoient avec intensité l'image de la puissance écrasante des machines, du profit ou de la pression sociale qui broient tout lien, tout sens de la vie en commun. On peut y voir quelques rapprochements manifestes avec la littérature catastrophiste est-européenne de l'entre-deux-guerres, de Kafka (Le Procès en 1925 ou La Colonie pénitentiaire en 1916) à Stanislaw Witkiewicz (L'Inassouvissement, en 1930). Mais alors que chez ces derniers l'individu était écrasé par une structure collective et coercitive dont le sens lui échappait, ici c'est toute la collectivité qui a cédé à l'étouffement. Wasteland se regarde comme le roman noir stylisé d'un XXe siècle productiviste qui n'en finit pas de montrer ses stigmates à une population en recherche de rédemption. The Teach pointe la faillite morale d'une société bigote hypocrite, à la sauvagerie rentrée. Better Than Us fait miroiter l'absurdité dévorante vers laquelle nous poussent notre excès de rationalité techno-scientifique, et nos projets post-humains. Si le genre du western a porté la naissance du mythe fondateur de l'Ouest et de l'homme libre, ces "eastern series" enterrent ou au moins questionnent sérieusement pour l'heure celui d'une industrialisation et d'un machinisme émancipateurs.