Après trois semaines de ce régime pénitentiaire, c'est paradoxalement la sensation inverse qui domine: malgré les restrictions de nos libertés de mouvement, le rythme effréné et surtout la surcharge mentale qui étaient notre lot quotidien avant, soit les deux faces cachées d'un consumérisme débridé et autodestructeur, nous submergent toujours. Les causes de l'épuisement ont simplement changé de nature. Entre l'organisation parfois acrobatique et nerveusement éprouvante du télétravail, la cohabitation pas toujours harmonieuse avec les enfants, les conjoints, les colocs ou la solitude, l'humeur ressemble en ce moment à un torrent prêt à déborder à tout moment de son lit. Et quand ce ne sont pas les contraintes matérielles et affectives qui alourdissent l'atmosphère, c'est l'injonction insidieuse et sournoise à se remplir l'esprit comme on se remplit la panse qui pèse sur les épaules.

Le rythme effréné et surtout la surcharge mentale qui étaient notre lot quotidien avant, nous submergent toujours.

Balayons devant notre porte: les médias sont les complices plus ou moins involontaires de la propagation de cette logique épuisante de performance. D'abord en administrant quasi sous perfusion la moindre information, même insignifiante, sur l'évolution de l'épidémie. Au point, comme s'en étonnait dans Le Soir le philosophe André Comte-Sponville il y a quelques jours, d'éclipser complètement tous les autres problèmes, des migrants à la guerre en Syrie en passant par le réchauffement climatique, pourtant potentiellement beaucoup plus ravageurs pour l'humanité que le Covid-19.

Ensuite, sous le prétexte pourtant bien intentionné d'égayer l'ordinaire confiné, de maintenir en éveil notre cerveau ou simplement de sauver ce qui peut l'être d'un secteur culturel aux abois, en déversant quotidiennement des listes pléthoriques de films à (re)voir, de concerts en live à déguster entre deux apéros virtuels, de séries à streamer toutes affaires cessantes ou de podcasts à télécharger pour s'évader. Il faudrait dix ans de confinement pour avaler tout ça. Ce trop-plein abondamment relayé par les réseaux sociaux amplifie encore les effets secondaires de l'infobésité chronique: stress d'un côté, culpabilité de l'autre, sachant qu'on n'absorbera qu'une infime partie de cette montagne dont le sommet restera à jamais inaccessible.

Dans Le Monde Diplomatique, le metteur en scène Thibaud Croisy dénonce d'ailleurs ce "business de confinement", suspectant l'industrie culturelle et les médias "de gaver le public de contenus numériques pour mieux le conserver, voire même l'élargir". Si c'est injuste pour ces artistes qui cherchent à survivre en se convertissant au numérique, à donner du sens à cette aventure collective inédite ou juste à soutenir le moral des troupes, on comprend la logique quand on pense à des Netflix ou à des Disney qui récoltent les fruits d'une moisson qu'ils n'ont pas semée. "The winner takes it all", comme disait Abba. Un déferlement qui rassure peut-être, mais qui incite surtout "à rêver du contraire", à se laisser aspirer par l'ennui et la mélancolie, à se glisser dans la tête des personnages absorbés par le néant qui peuplent parcimonieusement les tableaux d'Edward Hopper. Et faire de ce sas de décompression imposé une vraie expérience métaphysique, histoire notamment de se délester de tout le superflu qui nous encombre et de se reconnecter au monde qui nous entoure.

Mais pour cela il faudra d'abord se désintoxiquer, lâcher prise. Dans une interview en 2009 au magazine Psychologie, le sociologue David Le Breton, auteur en 1997 de l'essai Du silence, réédité en 2015, rappelait que le vide "est plutôt considéré comme un espace à remplir, de façon souvent boulimique, car il risque autrement de révéler ce que nous croyons être notre part d'ombre". C'est pourtant à cette seule condition qu'on peut espérer tirer parti de la situation à l'échelle de l'humanité. "On arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste", lançait déjà Gébé dans sa BD L'an 01 au début des années 70. Dans un monde à l'arrêt, "où toutes les formes de spectacle feront relâche", chacun était libre de se réinventer. Une utopie hier, une réalité aujourd'hui.

Après trois semaines de ce régime pénitentiaire, c'est paradoxalement la sensation inverse qui domine: malgré les restrictions de nos libertés de mouvement, le rythme effréné et surtout la surcharge mentale qui étaient notre lot quotidien avant, soit les deux faces cachées d'un consumérisme débridé et autodestructeur, nous submergent toujours. Les causes de l'épuisement ont simplement changé de nature. Entre l'organisation parfois acrobatique et nerveusement éprouvante du télétravail, la cohabitation pas toujours harmonieuse avec les enfants, les conjoints, les colocs ou la solitude, l'humeur ressemble en ce moment à un torrent prêt à déborder à tout moment de son lit. Et quand ce ne sont pas les contraintes matérielles et affectives qui alourdissent l'atmosphère, c'est l'injonction insidieuse et sournoise à se remplir l'esprit comme on se remplit la panse qui pèse sur les épaules. Balayons devant notre porte: les médias sont les complices plus ou moins involontaires de la propagation de cette logique épuisante de performance. D'abord en administrant quasi sous perfusion la moindre information, même insignifiante, sur l'évolution de l'épidémie. Au point, comme s'en étonnait dans Le Soir le philosophe André Comte-Sponville il y a quelques jours, d'éclipser complètement tous les autres problèmes, des migrants à la guerre en Syrie en passant par le réchauffement climatique, pourtant potentiellement beaucoup plus ravageurs pour l'humanité que le Covid-19. Ensuite, sous le prétexte pourtant bien intentionné d'égayer l'ordinaire confiné, de maintenir en éveil notre cerveau ou simplement de sauver ce qui peut l'être d'un secteur culturel aux abois, en déversant quotidiennement des listes pléthoriques de films à (re)voir, de concerts en live à déguster entre deux apéros virtuels, de séries à streamer toutes affaires cessantes ou de podcasts à télécharger pour s'évader. Il faudrait dix ans de confinement pour avaler tout ça. Ce trop-plein abondamment relayé par les réseaux sociaux amplifie encore les effets secondaires de l'infobésité chronique: stress d'un côté, culpabilité de l'autre, sachant qu'on n'absorbera qu'une infime partie de cette montagne dont le sommet restera à jamais inaccessible. Dans Le Monde Diplomatique, le metteur en scène Thibaud Croisy dénonce d'ailleurs ce "business de confinement", suspectant l'industrie culturelle et les médias "de gaver le public de contenus numériques pour mieux le conserver, voire même l'élargir". Si c'est injuste pour ces artistes qui cherchent à survivre en se convertissant au numérique, à donner du sens à cette aventure collective inédite ou juste à soutenir le moral des troupes, on comprend la logique quand on pense à des Netflix ou à des Disney qui récoltent les fruits d'une moisson qu'ils n'ont pas semée. "The winner takes it all", comme disait Abba. Un déferlement qui rassure peut-être, mais qui incite surtout "à rêver du contraire", à se laisser aspirer par l'ennui et la mélancolie, à se glisser dans la tête des personnages absorbés par le néant qui peuplent parcimonieusement les tableaux d'Edward Hopper. Et faire de ce sas de décompression imposé une vraie expérience métaphysique, histoire notamment de se délester de tout le superflu qui nous encombre et de se reconnecter au monde qui nous entoure. Mais pour cela il faudra d'abord se désintoxiquer, lâcher prise. Dans une interview en 2009 au magazine Psychologie, le sociologue David Le Breton, auteur en 1997 de l'essai Du silence, réédité en 2015, rappelait que le vide "est plutôt considéré comme un espace à remplir, de façon souvent boulimique, car il risque autrement de révéler ce que nous croyons être notre part d'ombre". C'est pourtant à cette seule condition qu'on peut espérer tirer parti de la situation à l'échelle de l'humanité. "On arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste", lançait déjà Gébé dans sa BD L'an 01 au début des années 70. Dans un monde à l'arrêt, "où toutes les formes de spectacle feront relâche", chacun était libre de se réinventer. Une utopie hier, une réalité aujourd'hui.