Fort d'un montage rythmé s'appuyant sur une ribambelle de supports narratifs (images d'actu, saynètes jouées par des acteurs, séquences animées...) et sur une succession de témoignages alarmistes d'experts et de repentis qui ont participé activement à l'élaboration de la "matrice" avant de la fuir, effrayés par le monstre qu'ils avaient créé, le film réquisitoire de Jeff Orlowski en met plein la vue. C'est simple, après cette démonstration du génie de l'humanité à se détruire elle-même, on est tenté de gober trois anxiolytiques et deux somnifères et d'aller se coucher en espérant ne se réveiller que quand ce cauchemar numérique sera terminé. Car le prix à payer pour pouvoir se prendre en selfie, poster des vidéos, chatter instantanément ou s'acheter en deux clics ce dont on n'a pas besoin, est salé: dépendance aux écrans, épidémie de failles narcissiques chez des jeunes qui carburent aux likes et rêvent de ressembler à des versions instagrammées d'eux-mêmes, porosité aux thèses complotistes, perte d'esprit critique... et on en passe.

À qui profite le crime? Au "capitalisme de surveillance", répond la sociologue Shoshana Zuboff. Autrement dit le modèle économique qui s'est imposé dans le sillage d'Internet et dans lequel les acteurs les plus puissants, Google, Facebook et consorts, ne commercialisent plus des produits mais de l'attention. Une version améliorée et incontrôlable du fameux "temps de cerveau humain disponible", formule utilisée en son temps par Patrick Le Lay, ancien patron de TF1, pour désigner ce qu'il vendait en réalité aux annonceurs. "Si c'est gratuit, c'est que vous êtes le produit", rappelle l'un des intervenants. À l'aide d'un dispositif un peu scolaire mais très efficace (trois acteurs incarnent les algorithmes qui tirent les ficelles en coulisse), Derrière nos écrans de fumée (le titre français) explique comment ce monde invisible et automatisé manoeuvre pour capter notre attention et entretenir notre addiction. Gavé de données personnelles, le nouveau Léviathan anticipe nos actions et nos désirs. Exemple: il est midi, on s'est fait livrer un plat japonais par Deliveroo il y a une semaine, et pouf, comme par miracle, notre téléphone nous balance entre deux vidéos une pub pour la nouvelle cantine asiatique qui vient d'ouvrir dans le quartier.

The Social Dilemma: le plus flippant dans tout ça, c'est que personne n'est en mesure d'identifier un ou des responsables.

Tout se passe à l'insu de notre plein gré. De sorte qu'il est quasiment impossible de résister à la tentation. C'est l'arme marketing ultime: une offre sur mesure qui passe sous les radars des systèmes de défense habituels. Le sevrage n'en est que plus difficile car, pour sortir du cercle infernal, il faut d'abord prendre conscience d'une manipulation émotionnelle... largement inconsciente. Si je ne m'expose plus, je rate la pêche aux smileys et aux petits coeurs, du coup je n'existe plus et je déprime. Le spectre des outils pour s'assurer de notre docilité est en outre infini. Comme ces petits points de suspension qui signalent que l'autre est en train d'écrire dans une conversation. Anodins en apparence, ils servent à nous maintenir en alerte, à saliver et du même coup à augmenter la "surface temporelle" pour nous fourguer de la pub.

Le plus flippant dans tout ça, c'est que personne n'est en mesure d'identifier un ou des responsables. Il y a un "problème", la matrice menace nos libertés mais c'est comme si on avait perdu le mode d'emploi. Pire, même la dénonciation devient matière d'un spectacle qui entretient au fond l'idéologie dominante. Un peu comme ces marques de luxe qui recyclaient hier les codes du porno ou du punk pour montrer combien elles étaient rebelles, neutralisant au passage le pouvoir subversif de ces mouvements. Netflix pousse ce cynisme à son comble: il passe pour un lanceur d'alerte alors qu'il participe allègrement au banquet algorithmique et en profite en plus pour faire la nique à ses concurrents directs, les GAFAM, dans la course à l'attention. Courage, fuyons!

Fort d'un montage rythmé s'appuyant sur une ribambelle de supports narratifs (images d'actu, saynètes jouées par des acteurs, séquences animées...) et sur une succession de témoignages alarmistes d'experts et de repentis qui ont participé activement à l'élaboration de la "matrice" avant de la fuir, effrayés par le monstre qu'ils avaient créé, le film réquisitoire de Jeff Orlowski en met plein la vue. C'est simple, après cette démonstration du génie de l'humanité à se détruire elle-même, on est tenté de gober trois anxiolytiques et deux somnifères et d'aller se coucher en espérant ne se réveiller que quand ce cauchemar numérique sera terminé. Car le prix à payer pour pouvoir se prendre en selfie, poster des vidéos, chatter instantanément ou s'acheter en deux clics ce dont on n'a pas besoin, est salé: dépendance aux écrans, épidémie de failles narcissiques chez des jeunes qui carburent aux likes et rêvent de ressembler à des versions instagrammées d'eux-mêmes, porosité aux thèses complotistes, perte d'esprit critique... et on en passe. À qui profite le crime? Au "capitalisme de surveillance", répond la sociologue Shoshana Zuboff. Autrement dit le modèle économique qui s'est imposé dans le sillage d'Internet et dans lequel les acteurs les plus puissants, Google, Facebook et consorts, ne commercialisent plus des produits mais de l'attention. Une version améliorée et incontrôlable du fameux "temps de cerveau humain disponible", formule utilisée en son temps par Patrick Le Lay, ancien patron de TF1, pour désigner ce qu'il vendait en réalité aux annonceurs. "Si c'est gratuit, c'est que vous êtes le produit", rappelle l'un des intervenants. À l'aide d'un dispositif un peu scolaire mais très efficace (trois acteurs incarnent les algorithmes qui tirent les ficelles en coulisse), Derrière nos écrans de fumée (le titre français) explique comment ce monde invisible et automatisé manoeuvre pour capter notre attention et entretenir notre addiction. Gavé de données personnelles, le nouveau Léviathan anticipe nos actions et nos désirs. Exemple: il est midi, on s'est fait livrer un plat japonais par Deliveroo il y a une semaine, et pouf, comme par miracle, notre téléphone nous balance entre deux vidéos une pub pour la nouvelle cantine asiatique qui vient d'ouvrir dans le quartier. Tout se passe à l'insu de notre plein gré. De sorte qu'il est quasiment impossible de résister à la tentation. C'est l'arme marketing ultime: une offre sur mesure qui passe sous les radars des systèmes de défense habituels. Le sevrage n'en est que plus difficile car, pour sortir du cercle infernal, il faut d'abord prendre conscience d'une manipulation émotionnelle... largement inconsciente. Si je ne m'expose plus, je rate la pêche aux smileys et aux petits coeurs, du coup je n'existe plus et je déprime. Le spectre des outils pour s'assurer de notre docilité est en outre infini. Comme ces petits points de suspension qui signalent que l'autre est en train d'écrire dans une conversation. Anodins en apparence, ils servent à nous maintenir en alerte, à saliver et du même coup à augmenter la "surface temporelle" pour nous fourguer de la pub. Le plus flippant dans tout ça, c'est que personne n'est en mesure d'identifier un ou des responsables. Il y a un "problème", la matrice menace nos libertés mais c'est comme si on avait perdu le mode d'emploi. Pire, même la dénonciation devient matière d'un spectacle qui entretient au fond l'idéologie dominante. Un peu comme ces marques de luxe qui recyclaient hier les codes du porno ou du punk pour montrer combien elles étaient rebelles, neutralisant au passage le pouvoir subversif de ces mouvements. Netflix pousse ce cynisme à son comble: il passe pour un lanceur d'alerte alors qu'il participe allègrement au banquet algorithmique et en profite en plus pour faire la nique à ses concurrents directs, les GAFAM, dans la course à l'attention. Courage, fuyons!