Comme beaucoup d'autres, Ammonite, le second long métrage du cinéaste britannique Francis Lee, faisait partie de la sélection officielle de Cannes 2020, passée par pertes et profits en raison du Covid. Privé d'une sortie en salles que la grâce de sa mise en scène et son inscription dans la lumière romantique du Dorset appelaient pourtant, le film bénéficie aujourd'hui d'une séance de rattrapage sous la forme d'une sortie en VOD bienvenue. Lee y relate, dans l'Angleterre corsetée des années 1840, une histoire d'amour passionnée écrite à rebours des conventions, celle qu'il prête -le film n'est pas un biopic- à la paléontologue Mary Anning et à Charlotte Murchison, jeune Londonienne fragile et fortunée venue à Lyme Regis en convalescence. Soit une relation à combustion lente, la glace n'attendant que de se fissurer pour libérer une passion trop longtemps réprimée. Et un modèle de pudeur et de retenue qui ne serait rien encore sans l'étincelante composition de ses deux interprètes, Saoirse Ronan et Kate Winslet entretenant le feu qui couve avec un kaléidoscope de nuances, comme pour mieux libérer l'ardeur des sentiments qui les étreignent.
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Comme beaucoup d'autres, Ammonite, le second long métrage du cinéaste britannique Francis Lee, faisait partie de la sélection officielle de Cannes 2020, passée par pertes et profits en raison du Covid. Privé d'une sortie en salles que la grâce de sa mise en scène et son inscription dans la lumière romantique du Dorset appelaient pourtant, le film bénéficie aujourd'hui d'une séance de rattrapage sous la forme d'une sortie en VOD bienvenue. Lee y relate, dans l'Angleterre corsetée des années 1840, une histoire d'amour passionnée écrite à rebours des conventions, celle qu'il prête -le film n'est pas un biopic- à la paléontologue Mary Anning et à Charlotte Murchison, jeune Londonienne fragile et fortunée venue à Lyme Regis en convalescence. Soit une relation à combustion lente, la glace n'attendant que de se fissurer pour libérer une passion trop longtemps réprimée. Et un modèle de pudeur et de retenue qui ne serait rien encore sans l'étincelante composition de ses deux interprètes, Saoirse Ronan et Kate Winslet entretenant le feu qui couve avec un kaléidoscope de nuances, comme pour mieux libérer l'ardeur des sentiments qui les étreignent. Kate Winslet, voilà l'air de rien un quart de siècle qu'elle électrise les écrans, depuis ce jour où Peter Jackson la révéla dans Heavenly Creatures, avant que Titanic ne la propulse dans une autre dimension. Ce qui ne l'empêcherait pas de maintenir un cap audacieux et ambitieux, qu'elle collabore avec Jane Campion (Holy Smoke) ou Michel Gondry (Eternal Sunshine of the Spotless Mind), ou qu'on la retrouve dans les mini-séries Mildred Pierce ou, tout récemment, Mare of Easttown (qui vient de lui valoir l'Emmy de la meilleure actrice); l'on en passe, et de non négligeables, comme l'injustement méconnu Little Children de Todd Field. Ou encore Contagion, qu'elle tournait il y a tout juste dix ans avec Steven Soderbergh, un film auquel la pandémie est venue conférer un surcroît d'acuité. "Qui aurait cru une chose pareille? À l'époque, je pensais me trouver dans une histoire imaginaire située dans un monde futuriste que je ne connaîtrais jamais, observe-t-elle, à l'occasion d'une rencontre virtuelle se déroulant pendant le second confinement. Certes, les choses y étaient visuellement plus frontales et peut-être plus extrêmes que ce à quoi nous avons pu assister. Mais dans les premiers jours de la pandémie, quand on a vu des camions réfrigérés transformés en morgue alignés dans les rues de Central Park East, c'est quelque chose dont aucun d'entre nous ne pensait être le témoin un jour, et dont on aurait voulu que nos enfants ne fassent jamais l'expérience. Mais la réalité, c'est qu'il s'agit peut-être de la première d'une série de pandémies à laquelle il leur faudra survivre, même si j'espère de tout mon coeur que ce ne sera pas le cas. Ce n'est en tout cas pas un hasard si j'ai été parmi les premières à adopter les gestes barrière, et que les gens me prenaient pour une folle quand je leur disais que, endéans les deux semaines, ils porteraient tous des masques et des gants. Contagion m'a beaucoup appris: j'ai travaillé avec les gens du Centre de contrôle pour la prévention des maladies, j'ai rencontré des épidémiologistes, j'ai dû apprendre beaucoup de choses qui me sont revenues au début de la pandémie." Si Francis Lee a fait appel à Kate Winslet pour interpréter Mary Anning, c'est notamment, explique-t-il, parce qu'elle exhale un sentiment de puissance et de force, une qualité qu'on lui prête d'ailleurs depuis ses débuts. "J'essaie, en tout cas. Mais je pense que l'on ne peut pas être forte si l'on n'est pas prête à montrer sa face vulnérable également. C'est d'ailleurs intéressant: dans les articles qu'on me consacrait quand j'étais dans la vingtaine, le qualificatif "forte" revenait systématiquement alors que je ne savais pas ce que cela signifiait vraiment. Ce n'est que maintenant que j'ai le sentiment de comprendre ce dont il retourne, à savoir qu'être forte signifie simplement être soi-même, authentiquement, et s'y tenir, sans être obsédée par cette industrie. J'y ai un peu pensé pendant Ammonite: j'ai 45 ans désormais, et je tourne des scènes intimes à mon âge, sans plus avoir le corps que j'avais à 20 ou 25 ans, et certainement pas à l'âge de Saoirse. Mais une part de moi me dit qu'être forte, c'est juste être soi-même et rester fidèle à ce que l'on est, l'expérience et la confiance arrivent ensuite. J'en suis devenue plus consciente et je n'ai pas cessé d'y travailler." Forte, Mary Anning, le personnage qu'elle incarne dans Ammonite, l'était indubitablement. Née à la toute fin du XVIIIe siècle dans un milieu modeste -elle commença à récolter, enfant, des fossiles sur la plage afin de les vendre aux touristes et contribuer au budget familial-, elle deviendra, toute autodidacte qu'elle fut, une paléontologue reconnue. Jusqu'à s'imposer dans des cercles scientifiques dominés par les hommes, son travail faisant autorité, un spécimen d'ichtyosaure découvert par ses soins étant d'ailleurs exposé au British Museum. Une vérité historique qui constitue le socle au départ duquel Francis Lee emmène le film sur le terrain vertigineux du sentiment amoureux. Et dans laquelle l'actrice a puisé matière à nourrir sa composition. "On peut trouver une somme conséquente de documentation au sujet de Mary Anning dans les livres d'Histoire, mais pas autant que pour ses pairs masculins par exemple, relève-t-elle. Je me suis aussi plongée dans certains de ses journaux -deux des cinq volumes qu'elle avait écrits ont surmonté l'épreuve du temps. Ce fut un apport inestimable: comme vous avez pu le constater, j'écris beaucoup dans le film, et il était essentiel à mes yeux d'avoir la main de Mary. J'ai donc passé un temps considérable à m'exercer avec le matériel dont elle disposait pour écrire, et aussi à m'assurer d'avoir la même écriture. J'ai aussi voulu me concentrer sur le rapport entre les femmes à l'époque. Mary, on le sait, avait des liens très forts avec d'autres femmes, et certaines de ses lettres vont d'ailleurs dans cette direction. Cela m'a été fort utile, parce qu'en plus de me donner une indication sur la langue, j'ai pu comprendre la place cruciale qu'elle occupait parmi les femmes de l'époque, en dépit du fait d'avoir eu une vie aussi dure, et des combats qu'elle a dû mener. Elle acceptait la société patriarcale dans laquelle elle vivait, parce qu'elle avait compris qu'en tant que femme, elle ne serait jamais reconnue pour son excellence scientifique comme pouvaient l'être les hommes. Et c'est l'une des choses que j'admire peut-être le plus chez elle, le fait qu'elle ne se plaignait pas. Elle aimait son boulot, se souciait de son travail, et c'est ainsi qu'elle est morte. J'ai trouvé particulièrement inspirant le fait qu'elle ne renonce jamais malgré les défis que lui imposait cette société patriarcale." Ammonite trouve son arc émotionnel dans la relation incandescente qui allait unir l'austère Mary à la diaphane Charlotte, venue de Londres avec un mari trop heureux de la confier à ses bons soins, ne faisant guère cas de ses protestations initiales. Un embrasement des sentiments puis des sens que Francis Lee filme dans la retenue et le non-dit -pas l'exercice le plus facile pour une comédienne qui, de son propre aveu, serait plutôt d'un naturel tactile et expansif. "Elle avait traversé de nombreuses épreuves, et s'était enfermée dans un monde isolé et silencieux, où elle se sentait protégée et en sécurité. Apprendre à incarner cela n'a pas été simple, j'ai dû procéder de manière méthodique et pragmatique. Et je m'en suis remise à Francis. Il fallait laisser le temps à Mary de pouvoir se fissurer, s'ouvrir et recevoir l'affection de Charlotte, mais aussi exprimer ce qu'elle ressentait." Si l'on a fait grand cas d'une scène intime que les comédiennes ont tenu à chorégraphier elles-mêmes, Kate Winslet préfère insister sur l'importance que revêt leur histoire dans le contexte présent. "Je suis particulièrement sensible au fait de porter des histoires LGBTQ à l'attention du plus grand nombre. Il s'agit d'une histoire d'amour entre personnes du même sexe aussi douce que belle et appropriée qui, d'une certaine façon, normalise le lien entre ces deux femmes sans plus d'hésitation ni de secret que de peur. Et j'espère que ce sera une contribution utile à l'évolution et la progression dans la façon dont le public va regarder les personnes LGBTQ et leurs relations." Qu'il y ait eu là en outre, sous la façade austère et discrète, une femme d'exception ne pouvait bien sûr que la séduire: "Raconter l'histoire de femmes ayant accompli de grandes choses, dans le domaine scientifique spécialement, est très important. Il s'agissait d'un monde patriarcal, celui de la géologie tout particulièrement était dominé par des hommes qui discutaient des découvertes de Mary et les lui achetaient pour ensuite se les approprier. Cela fait partie de ces choses honteuses s'étant produites au cours de l'Histoire. Rétablir les faits, même modestement, me procure un intense sentiment de satisfaction: j'ai considéré comme un immense privilège de pouvoir interpréter quelqu'un d'aussi important que Mary, qui était autodidacte, de condition modeste et a connu une existence difficile faite de luttes incessantes parce qu'elle était une femme et non un homme. C'était une histoire douloureuse à apprendre mais essentielle à raconter." Le film qu'elle a inspiré à Francis Lee est un pur joyau: partie sur une plage du Dorset glaner des ammonites, Kate Winslet en a ramené une pépite...