"Est-il important que les voix qui ont l'habitude de se faire interrompre fassent l'expérience d'une écriture sans interférences, au moins une fois?" En s'exprimant de la sorte au Festival international de la télévision d'Édimbourg, en 2018, lors de la James McTaggart Lecture (vidéo ci-dessous), prestigieuse conférence dont elle était la première intervenante noire, la scénariste Michaela Coel mettait le doigt sur une blessure vivace de l'époque. Être noire, femme, issue d'un milieu populaire et ayant décidé de porter une voix en ce sens, l'exposait à toutes les interruptions, les agressions réelles ou symboliques. Ce discours de plus d'une heure propagea une onde de choc dans son auditoire: elle y annonça avoir été victime de viol sur le tournage de la série Chewing Gum qui l'avait révélée. Cet événement traumatique a inspiré la formidable série I May Destroy You, produite par la BBC et HBO. Les réponses à sa question liminaire se trouvent dans ces douze épisodes: oui, il est important de mettre le doigt sur un phénomène complexe qui s'étend bien au-delà du visible et ne peut supporter les interruptions et les circonstances atté...

"Est-il important que les voix qui ont l'habitude de se faire interrompre fassent l'expérience d'une écriture sans interférences, au moins une fois?" En s'exprimant de la sorte au Festival international de la télévision d'Édimbourg, en 2018, lors de la James McTaggart Lecture (vidéo ci-dessous), prestigieuse conférence dont elle était la première intervenante noire, la scénariste Michaela Coel mettait le doigt sur une blessure vivace de l'époque. Être noire, femme, issue d'un milieu populaire et ayant décidé de porter une voix en ce sens, l'exposait à toutes les interruptions, les agressions réelles ou symboliques. Ce discours de plus d'une heure propagea une onde de choc dans son auditoire: elle y annonça avoir été victime de viol sur le tournage de la série Chewing Gum qui l'avait révélée. Cet événement traumatique a inspiré la formidable série I May Destroy You, produite par la BBC et HBO. Les réponses à sa question liminaire se trouvent dans ces douze épisodes: oui, il est important de mettre le doigt sur un phénomène complexe qui s'étend bien au-delà du visible et ne peut supporter les interruptions et les circonstances atténuantes. Et voyez par vous-mêmes: ça fait un bien fou. Assez largement inspiré de l'expérience personnelle de Coel, I May Destroy You suit le personnage d'Arabella (joué par la scénariste elle-même), twitteuse londonienne projetée écrivaine et voix de sa génération, personnalité sauvage, sensuelle, entourée d'une flopée d'amis tous plus ou moins bienveillants. Alors qu'elle s'accorde une parenthèse fêtarde dans une nuit de charrette avant une deadline cruciale, elle est victime d'un viol dont seules quelques bribes sonores et trébuchantes lui reviennent le lendemain. On apprend vite qu'elle a été droguée et son amie Terry, actrice débutante, l'accompagne dans sa déclaration auprès de deux enquêtrices bienveillantes. Contrairement à la série Unbelievable (Netflix), qui se centrait sur les errements d'une enquête à charge contre la victime, I May Destroy You ne pose pas la question de sa crédibilité. Le récit nous accompagne sur le chemin d'une guérison, d'une prise de conscience, d'une résilience, qui passera par la dénonciation de tout ce qui permet les agressions sexuelles. Les porcs sont balancés. Dans une multitude de cas de figures, vécus par son ami gay Kwame, sa meilleure amie Terry ou l'animatrice d'un groupe de victimes, cette génération biberonnée aux réseaux sociaux, aux applis de dating, aux stories, aux selfies, assoiffée d'une visibilité établie comme norme sociale, se met à regarder la normalité comme une réalité parfaitement escamotée. Sous l'apparente légèreté des interactions sociales et charnelles, de leurs multiplicités rythmées par une bande-son en remarquable adéquation (Janelle Monáe, Grimes...), la série aborde de manière exhaustive la question du consentement et étend le spectre de sa définition. Lorsque Terry se retrouve dans un plan à trois qu'elle pense tout à fait improvisé, avant de se rendre compte que ses partenaires l'avaient planifié bien avant de la rencontrer. Ou lorsque Arabella a une relation sexuelle consentie et protégée avec un partenaire, durant laquelle ce dernier retire son préservatif sans lui dire, avant d'affirmer, malgré ses dénégations à elle, qu'elle était parfaitement d'accord. Comme un professeur qui répète sa leçon avec des tournures différentes, Michaela ouvre, à chaque épisode, la proposition d'une redéfinition des termes du consentement ou de son absence, qui diffèrent d'un milieu, d'une circonstance, d'un individu, d'un pays, d'un continent à l'autre. Si Arabella, Terry, Kwame et tous les autres avaient eu connaissance de ce dont ils allaient faire l'expérience, allaient-ils donner leur consentement? Au final, ce dernier ne leur est-il pas subtilisé, usurpé? Sont réduites à peau de chagrin les circonstances atténuantes de ceux -essentiellement des hommes- qui jouissent de leur position de force, de leurs manipulations. Arabella leur fait voir, un par un, l'autre côté de la médaille, les révèle pour ce qu'ils sont. C'est un reflet particulièrement éprouvant de certaines masculinités, mais tellement nécessaire. En éclatant le cadre d'une vision binaire, l'ultrasensible Michaela Coel nous donne à regarder le monde avec une simplicité désarmante. Jamais, par exemple, la représentation des règles féminines n'aura été si juste quand dans cette scène d'anthologie où le petit ami italien d'Arabella découvre comment le sang sort du vagin d'une femme. Sa faculté de mettre des mots sur l'indicible, des images sur l'invisible, des émotions sur les besoins les plus fondamentaux génère une tendresse prodigieusement communicative. Plus encore, en ouvrant les derniers chapitres de la saison à la dimension d'un périple intérieur, d'une récollection au sens spirituel de retraite et de recueillement, Michaela va au bout de la conversation qu'elle a entamée, avec elle et avec nous, et parle de tout: viol, agressions sexuelles dans leur très large variété, virilisme lâche, mécanismes d'enfouissement dans les angles morts du souvenir, la notion très friable de consentement. I May Destroy You, ce chef-d'oeuvre, est une série sur tout ça et plus. Un récolement de toutes les pièces du puzzle, de la mémoire traumatique éclatée sur un sol poisseux, du processus et de la culture permettant au viol à aux agressions d'advenir. De l'abus de l'autre, du différent, du plus faible, des ressources terrestres... L'addition est salée et portée à toutes les tables. C'est un récit d'allié.e.s aussi, un portrait mosaïque et choral d'une fulgurante sensibilité.