Il n'est pas de ceux qui prétendent vouloir faire ce métier depuis qu'ils sont tout petits: "C'est apparu alors que je me cherchais encore." Gilles Vandeweerd est originaire de Liège comme ne l'indique pas un accent gommé par l'exercice du répertoire théâtral, fruit d'une activité intense depuis qu'il est entré en première année au Cours Florent à Bruxelles en 2013. "J'avais commencé des études de Sciences-Éco et vécu un enfer de quatre ans. Ce n'était pas le monde dans lequel je voulais exister. Je voulais être comédien. À l'heure de me réorienter, cette décision a dû me prendre dix secondes." Passé le flip des parents, qui voient leur fils passer d'une situation d'embauche potentielle à un univers pas forcément choisi pour sa sécurité d'emploi, le choix s'avère le bon: "Un ans plus tard, ils ont vu ce que ça me faisait d'être sur scène et là, ils ont compris. Je me levais tous les matins à 5h30 pour faire le trajet vers Bruxelles depuis Herstal. J'ai pris toutes les classes possibles à Florent."

Coup de bluff

Sa première vraie expérience se passe en 3e année du "Flo", où ce grand coquin décroche un rôle dans La Confession de Nicolas Boukhrief... en allemand. "J'en avais fait une année en secondaire, j'ai bluffé pour avoir le rôle mais j'ai beaucoup bossé pour arriver à être crédible." Il signe dans la foulée avec un agent. Puis les choses s'accélèrent avec un rôle dans la série La Forêt, le film Le Collier Rouge (Jean Becker) et puis Souviens-toi, mini-série policière écrite par Pierre Aknine où Gilles Vandeweerd côtoie Sami Bouajila et Marie Gillain. Ce thriller psychologique (coproduit par la RTBF) particulièrement réussi repousse les clichés du genre au service d'une histoire de massacre familial dont réchappe miraculeusement une enfant, unique témoin d'une affaire qui va réveiller les démons de l'inspecteur Belgarde (Bouajila) et un vieux contentieux avec la pédopsychiatre Marie Kempf (Gillain) qu'il sollicite pour l'épauler. Le Liégeois y incarne Emmanuel Dufoix, jeune inspecteur sur qui Belgarde va progressivement s'appuyer. "Pierre Aknine voulait montrer comment les deux flics se ressourcent hors du boulot. Pour Belgarde, c'est la protection et l'amour qu'il prodigue à ses enfants pour conjurer son lourd passé. Pour Dufoix, c'est le saut à la perche (rire) , une discipline qui exige de la concentration, de la précision. Ça correspond parfaitement à ce personnage assez simple en apparence, mais complexe et rigoureux dans sa manière de travailler, une personnalité très construite, disciplinée, l'élément stable dans une affaire extrêmement perturbante pour tout le monde."

Un comédien perché

Discipline et construction, répétition des mêmes gestes: les parallèles entre le perchiste et le comédien sont évidents. L'acteur n'a d'ailleurs pas coupé à sa méthode, puisqu'il s'est initié à la perche avec le consultant athlétisme de la RTBF, Frédéric Xhonneux. "Comme dans la comédie, le moindre détail peut tout changer. Pour les scènes, on ne me filmait que durant la course d'élan, et Frédéric terminait les sauts parce que ma technique n'était pas encore très aboutie (rires). Tout de même, j'ai réussi à passer deux mètres au bout de gros efforts et sans vraiment briller." Jovial, concis, enthousiaste, celui qui prépare actuellement un rôle pour la seconde saison de la série franco-belge Zone Blanche ne passe pas inaperçu. Aux côtés d'aspirateurs à lumière tels que l'intense Sami Bouajila et Marie Gillain, suprêmement sobre et touchante, sa grande carcasse joue une partition remarquable. "Sami est la personne la plus généreuse dans le travail. Il m'a beaucoup appris comment et à quel moment se faire confiance, écouter, y aller. Sami continue à jouer avec ses partenaires même quand il est en contrechamp: il donne exactement la même chose et les fait exister. De même, j'ai adoré travailler avec Marie. Même si j'avais peu de scènes avec elle, on s'est beaucoup côtoyés. C'est une super femme. On a énormément ri et déconné."

Ceci n'est pas qu'un flic

Ambiance détente, donc, sur un plateau qui accueille pourtant une histoire dure, violente, et de manière frontale, sans pourtant en rajouter des tonnes. "C'est effectivement un sujet très délicat dont Pierre Aknine a toujours tenu à parler avec beaucoup de sérieux et de précision, à raison. Lors des scènes tournées dans la maison où se passent les meurtres, où tout était rendu de manière très réaliste, je faisais abstraction de beaucoup de choses, je me mettais le plus possible dans le rôle de Dufoix." Scènes de crimes réalistes, violence des chocs post-traumatiques dans l'enfance, systémique familiale: rien n'a été laissé au hasard dans Souviens-toi: "Pierre a coécrit le scénario avec sa femme Anne, qui est pédopsychiatre, présente durant tout le tournage pour répondre à toutes les questions, donner son avis... Elle a permis à ce thriller psychologique de tenir une vérité fondamentale dans sa manière de décrire le rapport entre les mondes hospitalier et policier, la gestion d'enfants touchés très durement psychiquement, la douleur... Tous les personnages racontent leurs propres faiblesses, balancent entre deux affaires, entre passé et présent. Pour mon rôle, Pierre Atkine m'a demandé de développer ce qui "ne faisait pas flic" chez Dufoix: sa grande naïveté, sa présence physique, sa sensibilité humaine, son côté altruiste." Une manière pour le réalisateur et son équipe de comédiens de sortir des stéréotypes généralement visités dans les séries policières, où le métier de flic ruisselle inexorablement sur le psychisme des anti-héros en carton-pâte. "L'objectif, c'était de casser l'image traditionnelle du flic enquêteur, de ne pas rester sur les mêmes assignations." Mission accomplie.

Souviens-toi, série créée par Pierre Aknine et Anne Badel, jeudi sur La Une.