Borgen, Game of Thrones, House of Cards, Veep, Madam Secretary... L'irruption des femmes à des postes politiques clés dans les séries a donné naissance à des personnages centraux fascinants. Le pouvoir au féminin est souvent lesté des assignations traditionnelles dévolues aux femmes (mères, épouses avant tout) quand il n'est pas l'objet d'un procès en hystérie, en sensiblerie, en incompétence. Pourtant, certaines se fondent dans la version masculine du pouvoir et en assument les attributs ou les fantômes. D'autres définissent une nouvelle manière de l'exercer. L'accession à la dernière marche les transforme. Claire Underwood, Cersei Lannister et Daenerys Targaryen ont toutes trois troqué la panoplie "féminine" pour une garde-robe janséniste aux couleurs strictes, qui rappelle l'univers des costumes sombres des chefs d'État. Dans Borgen, le marigot politique masculin dans lequel baigne Birgitte Nyborg tente de la ramener à une identité de mère et de femme, pour mieux délégitimer sa fonction de Premier ministre. Elle-même doit faire des choix dramatiques en privé pour se soumettre à la rigueur de sa charge.

Dans la théorie de la monarchie de droit divin, au corps du roi, terrestre et mortel, survit le corps politique, immortel, prenant forme dans le royaume couvant ses sujets ("Le roi est mort, vive le roi!"). Cette "persona" persiste dans l'expression moderne, légendaire ou royale du pouvoir féminin sur petit écran. La coexistence entre sphères privée et publique est d'autant plus visible quand il s'agit des femmes, encore et toujours renvoyées à une condition imposée par les hommes. Certaines s'en tirent mieux que d'autres, mais toutes incarnent quelque chose de l'époque.

Cersei Lannister, Game of Thrones

Cersei Lannister

La reine des Sept Royaumes semble mue par des impératifs exclusivement privés. Reine par alliance, Reine mère, régente puis Reine toute seule, sa relation amoureuse secrète avec son frère Jaime influe sur nombre de ses décisions, tout comme son attitude protectrice envers ses enfants. Une fois ces derniers passés de vie à trépas, le secret de Polichinelle levé sur l'inceste et tout lien avec sa fratrie rompu, la survivante du walk of shame peut enfin, avec une conviction d'airain, un sens du calcul politique inquiétant et une froideur chirurgicale, reprendre à son compte l'héritage politique rigoriste de son père Tywin: éliminer ses ennemis et régner sans partage. Plus rien alors ne la distrait de sa soif de pouvoir et de revanche, pas même les dragons ni les Marcheurs Blancs.

Daenerys Targaryen, Game of Thrones

Daenerys Targaryen

Vendue par son frère à Khal Drogo, violée, ciblée par des assassins, trahie et menacée à de multiples reprises, elle fait preuve d'une résilience hors norme. Elle transforme ses traumas multiples en résolution inébranlable: elle devient Khaleesi, donne naissance à un trio de dragons, libère une à une les cités d'Essos et reprend Peyredragon. Objectif: ravir le Trône de Fer à ses ennemis. Elle montre une égale facilité à foudroyer les tyrans, quitter son amant, soulever l'enthousiasme des foules et d'anciens ennemis repentis (Jorah Mormont, Varys, Tyrion...). Son sens des responsabilités quand il s'agit de prendre la mesure de la menace qui sourd au Nord fait d'elle une figure de l'empowerment féminin.

Elizabeth II, The Crown

Elisabeth II

Dans l'épisode Matrimonium (le septième) de la deuxième saison de The Crown, un dialogue entre la reine Elizabeth II et la princesse Margaret expose leur rivalité et leur rapport différent à l'image publique, conditionnée par leur place dans l'aristocratie: "Les palais, les privilèges, la déférence... Ça a toujours plus compté pour toi que pour moi", lance la Reine. "Tout ce que je voulais c'était (...) disparaître. Devenir invisible." La réponse de sa soeur cingle: "Dans ce cas, tu as excellé." Un des enjeux de la série The Crown est l'effacement progressif de la personne Elizabeth, rivée à son devoir, au profit de sa persona, de sa fonction et de son image publiques.

Claire Hale Underwood, House of Cards

Claire Hale Underwood

Le contrat méphistophélique scellé par le président Frank Underwood semble entraver l'ex-Première dame, une fois élue Présidente des États-Unis. Et ce bien au-delà du décès de son époux. Notons aussi que, comme 100% des femmes assumant leur visibilité dans un monde masculin, elle reçoit instantanément des menaces de mort et de viol. Sa transformation physique, démarrée durant les deux saisons précédentes, subjugue tant elle accompagne sa consécration politique. Sa soif de pouvoir égotique aussi: elle doit, par calcul plus que par féminisme, faire le ménage dans son cabinet pour, dans une mise en scène coup d'éclat, en dévoiler un nouveau, intégralement féminin.

Selina Meyer, Veep

Selina Meyer

La vice-présidente Selina Meyer, devenue Présidente en cours de troisième saison, est à côté de la plaque. Carriériste, narcissique, superficielle, son profil de serial gaffeuse, d'éternelle novice, crée une forme de proximité avec l'audience. Tout comme les allées et venues avec sa vie personnelle où elle se montre pareillement (in)adéquate. À mesure que ses responsabilités augmentent, elle semble se hisser à la hauteur de sa charge publique mais son absence de surmoi (en marge d'une discussion sur la foi avec des jeunes, elle lâche "Qui peut être croyant à l'adolescence? Fumez de l'herbe, bon sang!") et un département communication aux abonnés absents font fondre les barrières entre la personne publique et la femme pleine de failles, pour un résultat corrosif.