Face à son miroir, Sheila est en plein monologue intérieur, étouffée par l'air vicié de l'autodépréciation. Elle se trouve trop grosse, "imbaisable", mauvaise mère, piètre épouse et au bout de la quatrième salve de ce tir de barrage qui ferait passer Fleabag pour un archétype de bienveillance, les spectateurs ne seront sans doute pas loin de lui donner raison. Or c'est la fringante Rose Byrne (Damages) qui lui prête ses traits, et considérant la ribambelle de cas sociaux qui lui tiennent lieu d'entourage, c'est à se demander ce qui a bien pu se p...

Face à son miroir, Sheila est en plein monologue intérieur, étouffée par l'air vicié de l'autodépréciation. Elle se trouve trop grosse, "imbaisable", mauvaise mère, piètre épouse et au bout de la quatrième salve de ce tir de barrage qui ferait passer Fleabag pour un archétype de bienveillance, les spectateurs ne seront sans doute pas loin de lui donner raison. Or c'est la fringante Rose Byrne (Damages) qui lui prête ses traits, et considérant la ribambelle de cas sociaux qui lui tiennent lieu d'entourage, c'est à se demander ce qui a bien pu se passer dans sa vie pour qu'elle se sente si indigne. Pourtant, quelques minutes auparavant, dans une scène d'ouverture triomphale, Sheila avançait rayonnante en star de l'aérobic, acclamée, aimée, bien dans son corps et sa tête. Mais très vite, les toutouyoutou, les boucles laquées et les pastels se sont perdus dans le gouffre sombre de la psyché d'une femme des années 80. Cette promesse d'un succès en flashforward est d'autant plus déroutante que les dix épisodes peinent à sortir Sheila de l'ornière et de la noirceur amère de ses monologues. Ils multiplient les personnages et les quêtes secondaires peu claires, passant de peu à côté d'une critique explosive et narrativement liante des injonctions à la performance, la réussite, la prospérité, l'accomplissement. La créatrice Annie Weisman (scénariste sur Desperate Housewives) tente bien de transposer au phénomène de l'aérobic ce que Glow avait réalisé en faisant du catch féminin un formidable tremplin narratif. Mais elle rétracte trop vite ses griffes. Durant sa jeunesse au coeur des années 60, Sheila s'épanouissait dans la pratique du ballet et les premiers frémissements des luttes féministes. La fermeture du studio de danse tout comme son mariage avec Danny ont eu tôt fait de remiser ses aspirations au placard, la carrière universitaire de l'époux primant sur tout. Aujourd'hui, Sheila se terre dans ses séances de goinfrage et de vomissements, dans une chambre d'hôtel, tandis que son mari court les jupes de ses assistantes et lorgne vers une carrière politique ennuyeuse. La solution qui s'offre à Sheila a tout de l'exutoire performatif plutôt que du récit cathartique de libération: un cours d'aérobic dispensé dans le centre commercial local, par lequel elle va, à l'insu de son mari, trouver une vocation et changer de rapport à son corps. Le scénario retient ses coups, sans que la performance brillante de Rose Byrne puisse changer cette impression durable qu'il est préférable aux yeux d'Apple TV+ de prolonger les ordalies d'une femme plutôt que de préparer au plaisir de la voir triompher de ses démons.